Trois décisions décoiffantes que pourrait prendre Donald Trump


Faire du pays un paradis fiscal, créer une école de guerre financière et abolir la Fed. Ces idées sont dans le Project 2025, feuille de route de la Heritage Foundation, que consulte avidement le président américain et ses disciples.
Nous n’avons pas encore atteint les 100 premiers jours de la résidence de Donald Trump, mais il nous semble qu’il est déjà au pouvoir depuis des années tant il a exercé son pouvoir avec frénésie. Toutefois, ceux qui pensent que le président américain a, avec son Libération Day » et ses tarifs douaniers, déjà dégainé la plus grande partie de ses mesures risquent d’être déçus : il en a encore sous le pied.
Pour connaître la suite du programme, il faut sans doute se pencher sur le manuel de 900 pages, « 2025 Mandate for Leadership », appelé aussi « Project 2025 », qui a été publié par le très conservateur institut de recherche Heritage Foundation, avec l’aide d’une centaine d’autres cercles de réflexion, tout aussi conservateurs.
Project 2025
Le Project 2025 est un manuel politique très complet, qui propose des recommandations précises de réforme pour chaque agence fédérale. Mais une des missions du projet consiste aussi à constituer une base de données de milliers de candidats conservateurs prêts à occuper des postes clés dans l’administration. C’est donc un centre de formation. Il offre des cours en ligne pour préparer ces candidats.
Pour la petite histoire, certaines vidéos recommandaient à ces futurs hauts responsables de ne pas utiliser les applications de communication officielle sécurisées, mais des applications commerciales afin d’éviter une trop grande traçabilité et de pouvoir rapidement effacer des messages compromettants. Ce conseil serait-il à l’origine des fuites de données qui ont abouti au « signalgate », au scandale engendré par le fait qu’un journaliste a été associé par mégarde à un groupe de conversations comprenant le Vice-Président Vance, le secrétaire à la défense Pete Hegseth, et d’autres hauts responsables préparant des frappes contre les Houthis.
Et le projet brosse aussi un plan d’action pour les six premiers mois de la présidence. Ce n’est donc pas un hasard si le DOGE, le département d’efficacité gouvernementale piloté par Elon Musk, est censé durer six mois.
Suivi de près
Donald Trump, lors de sa campagne, a déclaré se démarquer de cette feuille de route. Mais force est de constater qu’il la suit de près. Le Project 2025 propose en effet de renforcer et d’étendre les pouvoirs du Président, de réduire l’administration et de systématiquement la politiser, de supprimer le département de l’Education, de réformer et affaiblir le FBI, d’appliquer une politique migratoire très stricte, de mettre en place une politique protectionniste, de s’opposer farouchement aux réglementations DEI (les réglementations favorisant la diversité, l’équité et l’inclusion)… bref, tous les piliers de la politique américaine actuelle.
Le Project 2025 est aussi en faveur des tarifs douaniers, qui sont vus comme un outil qui peut réduire le déficit commercial, qui peut même être une arme contre des pays plus ou moins hostiles et qui peut protéger les emplois américains. La Heritage Foundation cite explicitement les secteurs de l’acier, de l’automobile ou de l’agriculture qui sont ceux qui sont aussi au cœur des mesures commerciales de l’administration Trump.
Selon le Time, près des deux tiers des premières actions exécutives de Donald Trump reflètent les propositions du Project 2025. Les liens entre l’administration Trump et le think tank conservateur ne datent pas d’hier. Déjà lors de son premier mandat, entre 2017 et 2021, Donald Trump avait fait adopter les deux tiers des recommandations de la Heritage Foundation.
Il est donc intéressant de se pencher sur le Project 2025 pour avoir une idée de ce qui pourrait nous attendre. Sortons de ce manuel trois projets potentiellement décoiffants.
1 Créer une école de guerre financière
L’idée derrière cette « school of financial warfare », qui serait créée conjointement par le département de la Défense et celui du Trésor, est de former un groupe d’experts spécialisés dans l’utilisation des armes financières (sanctions, contrôle des flux monétaires, etc.) pour atteindre des objectifs défensifs et offensifs à l’échelle internationale. La finance deviendrait clairement une arme de plus dans l’arsenal américain.
Le raisonnement repose sur le constat que, par le passé, les États-Unis ont été pris au dépourvu au moment de crises, lorsqu’il fallait rapidement prendre des sanctions contre la Chine ou d’autres adversaires géopolitiques.
Avec la guerre commerciale qui s’annonce, les adversaires ne vont pas manquer. Et cette school of financial warfare va certainement faire l’objet d’une discussion. Plus largement, la Heritage Foundation conseille d’adopter une approche économique offensive qui pourrait se traduire dans d’autres domaines, comme la volonté de se retirer des institutions multilatérales (OMC, FMI, Banque mondiale), ou la très probable utilisation du dollar comme moyen de rétorsion : le simple fait d’utiliser la devise américaine, même si c’est en dehors du territoire des États-Unis, place les sociétés étrangères sous l’emprise du droit américain. De nombreuses entreprises européennes le savent, qui ont été poursuivies par le département américain de la Justice et ont parfois encouru des milliards de dollars d’amende.
2. Faire des États-Unis un paradis fiscal
Une des mesures prônées dans le Project 2025 est d’abroger la Corporate Transparency Act, une législation qui veut renforcer la transparence des entreprises aux États-Unis afin de lutter contre le blanchiment d’argent, le financement du terrorisme et les sociétés-écrans. Cette loi, inspirée des réglementations de l’OCDE, oblige par exemple à divulguer le bénéficiaire économique final des entreprises, autrement dit, en gros, leur propriétaire réel.
Abroger la Corporate Transparency Act demanderait toutefois un vote au Congrès. Ce qui est compliqué et peut prendre du temps. Aussi, Donald Trump a -t-il plutôt choisi de vider la loi de sa substance par décret présidentiel. Voici quelques jours, le Trésor américain a suspendu les exigences du bénéficiaire économique final pour les entreprises américaines, les exonérant de pénalités, tout en maintenant l’effectivité de la loi pour les sociétés étrangères.
Parallèlement, Donald Trump a suspendu la loi anti-corruption (la Foreign Corrupt Practices Act), une mesure temporaire parce que, là aussi, une mesure définitive demanderait un vote au Congrès. Mais en février, le Président américain a signé un décret qui ordonne au Département de la Justice (DOJ) de suspendre pour 180 jours toutes les nouvelles enquêtes et actions d’application du FCPA. En pratique, les entreprises américaines ne sont donc plus poursuivies pour des faits de corruption à l’étranger, et les futures enquêtes devront être approuvées par le DOJ, qui pourrait adopter sur le sujet un certain laxisme. Fin des enquêtes pour corruption et opacité financière retrouvée : les Etats-Unis se rapprochent à grande vitesse des paradis fiscaux.
3. Faire exploser la Réserve fédérale
Le Project 2025, tout comme Donald Trump, est très critique à l’égard de la politique monétaire américaine et de la régulation bancaire menées par la Réserve fédérale.
Idéalement, le Project 2025 voudrait « explorer les alternatives à la Fed et à la régulation financière ». Désireuses de limiter le rôle de l’Etat et des institutions publiques et de promouvoir au contraire les institutions financières privées, le Project 2025, veut que les banques commerciales soient les seules responsables de l’émission de monnaie. Pour éviter une trop grande quantité de dollars, on pourrait envisager un retour à un étalon-or ou à un autre système de garantie monétaire basé sur des matières premières. Une option serait aussi de créer un système monétaire décentralisé, tel que celui proposé par les crypto-monnaies. Cela enlèverait une grande partie de la raison d’être de la banque centrale, dont une des missions est de contrôler la quantité de monnaie et d’en émettre le cas échéant. Côté régulation bancaire, le Project 2025 voudrait abandonner à la fois le concept du « too big to fail » et les réglementations restrictives (en matière de fonds propres). Si une banque prend trop de risques, et bien, elle fait faillite.
Et dans l’immédiat, s’il n’est pas possible de réduire tout de suite la Fed comme une peau de chagrin, il faudrait au moins réformer son mandat, afin que la banque centrale ne s’attache plus au plein emploi, et se concentre sur la seule stabilité des prix.
Voilà trois propositions pour le moins vigoureuses sorties de la besace de la Heritage Foundation, qui ne manquent pas d’idées, et qui pourraient plaire énormément à la Maison Blanche. On attend donc de voir quel lapin Donald Trump sortira de son chapeau en premier.
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