“L’obsession de Donald Trump est de réduire le déficit commercial des États-Unis, mais les droits de douane ne sont pas la meilleure solution”

Le président américain Donald Trump a annoncé mercredi soir de nouveaux droits de douane imposés aux importations américaines, de l’ordre de 20% pour les pays de l’Union européenne. “Nous sommes confrontés à davantage de questions et d’incertitudes qu’il y a un mois”, réagit jeudi auprès de Belga Maud Reinalter, responsable des investissements chez Belfius Asset Management. “L’incertitude est au moins aussi dangereuse que l’impact même des tarifs” sur les économies européennes, ponctue Philippe Ledent, économiste chez ING.
Le tarif d’importation moyen aux États-Unis grimpera de 3 à 24% selon KBC, soit le plus haut en un siècle. “Cette annonce dépasse ce que la plupart des analystes attendaient”, selon Dirk Thiels de KBC Asset Management. “Les économistes sont estomaqués“, abonde Hélène Latzer, professeure en macroéconomie à l’UCLouvain Saint-Louis Bruxelles.
S’agit-il d’une manœuvre tactique pour forcer les pays à négocier avec les États-Unis ou les tarifs douaniers s’imposeront-ils, au risque de nuire à l’économie américaine ?
“Depuis le début du mandat de Donald Trump, chaque fois qu’on pense qu’il ne va pas faire quelque chose, il le fait”, pointe Hélène Latzer. Philippe Ledent souligne pour sa part que le président américain a laissé entendre mercredi que les pays qui abaisseraient les droits infligés aux produits américains verraient les tarifs imposés par les États-Unis baisser. “Ça ouvre une porte”, ose-t-il espérer.
L’incertitude aussi néfaste que les tarifs
Cette incertitude est cependant “au moins aussi néfaste” que les droits de douane annoncés, estime l’économiste. “Comment une entreprise peut-elle savoir maintenant où investir, où aller ?”, s’interroge M. Ledent. Dans le flou, les entreprises risquent de reporter leurs investissements, “une attitude attentiste qui va aussi impacter l’économie américaine”, souligne-t-il. La Bourse américaine réagissait d’ailleurs négativement jeudi, dévissant à l’ouverture.
Cette incertitude “pourrait peser sur la croissance économique mondiale et alimenter l’inflation. La confiance des entreprises et des consommateurs va décliner, surtout aux Etats-Unis”, enchérit Maud Reinalter.
“C’est une situation dangereuse pour l’économie”, abonde Dirk Thiels de KBC Asset Management. “Les consommateurs et les entreprises n’aiment pas l’incertitude et si elle persiste, cela se répercutera sur les données économiques et les bénéfices des entreprises. Nous n’en sommes pas encore là mais les dernières données sur la confiance et les dépenses des consommateurs américaines ne sont pas rassurantes. Les risques ont indéniablement augmenté.”
Une méthode de calcul qui pose question
La méthode de calcul des nouveaux droits de douane laissent aussi perplexes les économistes, avance Hélène Latzer. Il était attendu que les droits de douane se calculent sur base des tarifs imposés par les partenaires commerciaux des États-Unis sur les produits américains, selon le principe “tu me taxes, je te taxe”.
Or, “le mode de calcul appliqué ici est farfelu, ubuesque”, juge Mme Latzer. Pour la professeure en macroéconomie, le président américain “confond plusieurs objectifs économiques”. Donald Trump chercherait à réindustrialiser les États-Unis et les droits de douane imposés devraient pousser les entreprises à produire davantage outre-Atlantique, pour éviter les tarifs américains. Cette stratégie a ses “limites”, relève-t-elle. Les fermiers états-uniens ne vont par exemple pas commencer à cultiver des avocats. “Pour que cela fonctionne, il faut aussi que les entreprises disposent de certitudes et de perspectives”, ce qui fait cruellement défaut ici.
“L’obsession de Donald Trump est plutôt de réduire le déficit commercial des États-Unis, mais les droits de douane ne constituent pas la meilleure solution” pour ce faire, considère Mme Latzer.
Néfaste pour les Etats-Unis
Pour la professeure en macroéconomie, les tarifs douaniers seront en outre “surtout néfastes pour l’inflation américaine, car le prix des biens importés va augmenter. Certains biens domestiques vont également coûter plus cher, car ils utilisent des produits importés pour leur fabrication”, expose-t-elle.
Ces droits de douane auront aussi un impact négatif sur l’économie belge. Singulièrement si l’Union européenne met en place des contre-mesures. A court terme, le prix de certains produits états-uniens pourrait augmenter, souligne Hélène Latzer. “A plus long terme, c’est surtout l’emploi” qui risque d’en pâtir, avec des entreprises qui exportent moins ou qui décideraient de délocaliser vers les États-Unis pour éviter les droits de douane.
La croissance resterait positive, amputée tout de même de 0,2 point cette année et l’année prochaine, selon Philippe Ledent. “La dynamique de l’emploi pourrait aussi être affectée, des dizaines de milliers d’emploi qui auraient pu être créés” sans cette guerre commerciale ne le seront pas.
La Belgique profite cependant d’une sorte de répit, alors que la pharma, principal produit d’exportation belge vers les États-Unis, reste pour l’instant épargnée. “Mais on se doute que c’est dans l’attente d’un traitement spécifique pour ce genre de produit”, glisse l’économiste d’ING.
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