En cinq semaines, Trump a déjà fissuré les quatre piliers de l’économie américaine


Production, consommation, circulation, redistribution. Ce sont les quatre piliers sur lesquels reposent toute économie.
Les entreprises investissent dans des capacités pour produire un certain volume de marchandise. Ces marchandises sont distribuées dans des marchés nationaux et internationaux. Puis elles sont consommées. Et les revenus de ces activités sont redistribués : ils rétribuent les détenteurs de capitaux, les travailleurs, ainsi que l’Etat, qui a besoin d’un budget pour faire en sorte que tout cela fonctionne (en garantissant la justice et la sécurité, en développant des infrastructures et l’éducation et, dans nos modèles occidentaux, en garantissant un minimum de sécurité sociale).
Or, sur ces quatre piliers, la politique économique de Donald Trump en ébranle directement deux, la circulation et la redistribution, et indirectement les deux autres. Chapeau l’artiste.
Deux principes trumpistes
Les décisions du Président américain s’abreuvent en effet à deux principes. Primo, l’économie est un jeu à somme nulle. Dès lors, tout argent qui est donné à un acteur économique qui n’est pas américain est de l’argent perdu. Donc, ce qui est payé par les Américains à l’étranger est de l’argent qui ne va pas gonfler le gâteau américain. C’est ce qui justifie à ses yeux les tarifs douaniers : les Américains doivent acheter des voitures américaines, et non pas européennes, et pour les dissuader de le faire, on taxe les voitures européennes. Donald Trump ignore que ces tarifs certes heurtent les entreprises qui exportent aux Etats-Unis, parce qu’elles vendront moins de leurs produits, mais elles font surtout mal aux consommateurs américains, qui devront payer plus cher.
Second principe, Donald Trump et Elon Musk ne croient pas à la redistribution. L’argent versé à l’Etat est de l’argent gaspillé. Dans l’idée de Donald Trump, il faut remplacer l’impôt par les tarifs douaniers, qui vont moins rapporter, et donc réduire drastiquement les dépenses publiques. Il faut donc couper dans les budgets de la sécurité sociale, des soins de santé, de l’éducation et même de la sécurité et de la défense. Alors que Trump veut que les Européens dépensent 5% de leur PIB pour leur défense, il veut réduire de 50% le budget de l’armée américaine qui représente aujourd’hui 3,4% du PIB, (ce qui ferait passer les Etats-Unis de facto en dessous du seuil minimum de 2% imposé par l’OTAN).
Ces principes fissurent donc à la fois la circulation des marchandises, en restreignant les flux commerciaux internationaux, et la redistribution.
La production, c’est la consommation future
Mais la production et la consommation sont également fragilisées. Bon, on ne sait pas si Donald Trump a lu John Maynard Keynes, mais l’économiste britannique avait montré en son temps qu’il existe un lien très fort entre la consommation attendue demain et la production d’aujourd’hui. Pour faire simple, les entrepreneurs produisent en fonction de l’idée qu’ils se font des attentes des consommateurs demain.
Or, les premières vagues de licenciements dans la fonction publique américaine et surtout le budget passé cette semaine et qui comprend jusqu’à 4.500 milliards de dollars de baisses d’impôts et 2.000 milliards de dollars d’économie dans les dépenses publiques fédérales, sont des chocs qui vont pousser la majeure partie de la population américaine à épargner ou, en tout cas, à ne pas consommer. Les entreprises américaines vont souffrir de cette baisse de la consommation. C’est déjà perceptible dans les annonces d’entreprises telles que le géant de la distribution Walmart. Certains se retrouveront même en grandes difficultés financières. Les faillites de PME ainsi que les faillites personnelles pourraient se multiplier. Ce n’est pas pour rien que Warren Buffett vient de se délester d’un solide paquet d’actions Citigroup et Bank of America.
La défiance s’installe
Sur le terrain, on observe déjà une baisse des indices de confiance des consommateurs. Le Conference Board a indiqué que son indice de confiance des consommateurs, qui était de 105,3 en janvier, est passé à 98,3 ce mois-ci, soit la plus forte baisse mensuelle depuis quatre ans. Si les consommateurs perdent confiance, c’est parce qu’ils craignent pour leur emploi et leur couverture sociale. Ils craignent aussi une inflation alimentée par la guerre commerciale et le chaos administratif. La flambée du prix des œufs est symptomatique car elle est nourrie par le fait que les services de contrôle sanitaire, déstabilisés par les nouvelles politiques américaines, sont incapables de faire face à la grippe aviaire.
Bref, avec une circulation de marchandises freinée par les tarifs douaniers, avec une consommation en berne en raison des inquiétudes économiques et commerciales, avec donc une production qui devrait baisser puisque les entrepreneurs vont anticiper cette défiance des consommateurs et avec une politique de redistribution explosée, Donald Trump a réussi à fragiliser, en cinq semaines, les quatre piliers fondamentaux de l’économie des Etats-Unis. La conséquence sera une croissance moindre qui pourrait déboucher sur un choc financier. Et un choc social.
Et quid du dollar ?
Ces mesures économiques brutales, si elles se poursuivent, pourraient également déstabiliser les États-Unis comme zone monétaire optimale. On ne rentrera pas dans les détails mais, on l’a vu avec l’euro, pour qu’une économie fonctionne avec une monnaie unique, il faut, entre autres, des mécanismes de transfert entre les régions les plus riches et les plus pauvres. Or ces mécanismes sont en train de disparaître aux Etats-Unis, ce qui accentuera l’éclatement social.
Une des conséquences de cette fragilité est que Donald Trump voudra, pour redonner du souffle à une économie qui ne va plus très bien, abaisser les taux d’intérêt et affaiblir le dollar, afin que les entreprises américaines reconquièrent des parts de marché à l’extérieur.
Certes, les Etats-Unis ont l’avantage d’avoir la monnaie de référence du commerce mondial. On paie le pétrole, les céréales, les minerais en dollars. Mais grâce à la globalisation, « l’extérieur » pèse beaucoup plus que ce que l’administration Trump imagine. Et « l’extérieur » – la Chine, l’Amérique latine, l’Europe – ne va pas se laisser faire et va imposer lui aussi des tarifs douaniers aux produits américains. Voire, dans le pire des cas, comme déjà au Canada, il va les boycotter. Des produits qui, en outre, ne sont généralement pas fabriqué de A à Z aux Etats-Unis : ils sont réalisés avec des composants pouvant venir d’ailleurs, qui seront soumis aux tarifs et qui provoqueront donc une inflation, même pour les produits « américains ».
La Bourse américaine commence à anticiper ces retours de manivelles. En un mois, le Nasdaq a perdu 6% et le Dow Jones 4%. « L’économie américaine ralentit depuis l’investiture de Trump, constate Vitor Constancio, l’ancien vice-président de la BCE, aujourd’hui professeur d’économie. On le voit dans la confiance des consommateurs, l’activité économique, les cours des actions, le dollar, le bitcoin et les taux d’intérêt du marché. Les craintes de stagflation apparaissent déjà ».
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