Six mois après, quelles conséquences pour la démonétisation en Inde ?

09/05/17 à 12:03 - Mise à jour à 12:00

Source: Afp

Six mois après la démonétisation radicale en Inde, voulue pour lutter contre le marché noir, les épaisses liasses de billets circulent toujours aussi librement sur les comptoirs des boutiques d'or et de diamants d'Old Delhi.

Six mois après, quelles conséquences pour la démonétisation en Inde ?

© Reuters

L'argent liquide règne en maître dans ce quartier des joailliers établi à l'époque de l'empereur moghol Shah Jahan, au XVIIe siècle, et niché dans les poussiéreuses venelles du bazar de Chandni Chowk. Ce n'est pas la démonétisation du Premier ministre Narendra Modi qui aura changé cette tradition.

"Je m'en tiens à l'argent liquide", confie Kapil, un vendeur d'or et de diamants qui n'a pas souhaité révéler son nom de famille. "Rien que de l'argent liquide."

Lors d'une annonce surprise le 8 novembre dernier, le Premier ministre Narendra Modi avait annulé la valeur faciale des billets de 500 et 1.000 roupies (7,10 et 14,20 euros), qui représentaient 86% de l'argent liquide en circulation.

La pénurie de cash engendrée par la lenteur d'impression de nouveaux billets a vu d'énormes files d'attente se former devant les banques à travers tout le pays pour échanger les vieilles coupures, une situation qui a mis des semaines à se résorber.

Six mois plus tard, les marchands de Chandi Chowk font état seulement d'une légère augmentation de transactions dématérialisées (chèque, carte bancaire), l'argent liquide restant toujours le moyen privilégié. Malgré les rêves du gouvernement d'une "cashless economy", environ 80% des achats en Inde s'effectuent en liquide.

Grâce à ce système, Kapil n'a déclaré que 500.000 roupies de revenus générés par les ventes (7.100 euros) l'année dernière - quand elles lui en avaient rapporté 10 millions (142.000 euros).

Mais il n'est pas le seul à trouver son compte dans l'histoire.

"Les consommateurs veulent toujours payer en cash pour éviter d'avoir à payer des taxes", raconte Ranjeev Panjali, dont la famille est dans la joaillerie depuis 60 ans.

Dans la lancée de la démonétisation, les autorités ont interdit en mars les achats en liquide pour les sommes supérieures à 200.000 roupies. Elles ont également vanté les mérites des portefeuilles numériques et offert des avantages aux entreprises se convertissant aux paiements dématérialisés.

En conséquence, le gouvernement a enregistré en février des rentrées fiscales en hausse de 10% sur un an.

'Grosses piles de billets'

Difficile cependant de changer les bonnes vieilles habitudes. Durant un après-midi au marché d'or de Chandni Chowk, une reporter de l'AFP n'a assisté qu'à des transactions en liquide.

"La démonétisation n'a eu absolument aucun impact", lance le propriétaire d'une boutique qui n'a pas souhaité donner son nom: "vous ne pourrez jamais retirer le cash de notre système".

A travers l'Inde, les retraits aux distributeurs automatiques sont même en légère hausse. En mars, ils s'élevaient à 2,2 milliards de roupies, une augmentation de 0,6% sur un an.

La décision du gouvernement a aussi eu pour conséquence de ralentir la météorique croissance indienne.

Le PIB de ce pays de 1,25 milliard d'habitants n'a crû que de 7% en glissement annuel au dernier trimestre de l'année 2016, contre 7,3% lors du trimestre précédent. Cette estimation pourrait être encore revue à la baisse une fois mieux cerné l'impact exact de la démonétisation.

Parmi les secteurs extrêmement dépendants de l'argent liquide figurent notamment l'agriculture et l'immobilier.

"Les ventes immobilières ont ralenti à Delhi, mais pas seulement à cause de la démonétisation", confie un agent immobilier de la capitale indienne sous couvert d'anonymat.

"C'est plus difficile (d'acheter) en cash, mais généralement il y a encore des grosses piles de billets sur la table", témoigne-t-il cependant.

Ironiquement, la démonétisation a été une aubaine pour les joailliers de Chandni Chowk. Ils ont vu des clients se précipiter dans leur échoppe pour troquer leurs vieux billets contre de l'or, une valeur refuge traditionnelle.

"Il n'y a pas une seule boutique de tout le marché qui n'ait pas gagné de l'argent durant la démonétisation", s'esclaffe un commerçant.

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