Pierre-Henri Thomas
Pierre-Henri Thomas
Journaliste
Opinion

08/01/15 à 11:59 - Mise à jour à 12:08

Grèce: n'aurait-on rien appris en cinq ans?

Le feu de la crise couvait. Il a suffi d'un pari politique manqué du Premier ministre grec Antoni Samaras pour le raviver, en Grèce et peut-être dans l'Europe tout entière.

Grèce: n'aurait-on rien appris en cinq ans?

© Thinkstock

Dans trois semaines, les Grecs se choisiront un nouveau président. S'ils portent le parti de la gauche radicale Syriza au pouvoir, le pays pourrait être forcé de sortir de la zone euro. C'est en tout cas ce qu'a laissé entendre la chancelière allemande Angela Merkel au magazine Der Spiegel. La chancelière ajoute que cette fois un "Grexit" (de Grèce-exit) n'aurait pas de répercussions catastrophiques. La zone euro ne dispose-t-elle pas désormais, avec le MES (le fonds de secours européen), d'un pare-feu d'une puissance - théorique - de 500 milliards d'euros ?

Cet exercice de musculation berlinois n'est sans doute pas très subtil. On se doute qu'il s'agit de forcer ainsi les Grecs à faire le bon choix, même si, institutionnellement parlant, il n'est pas possible de sortir de la zone euro. La Commission l'a répété : un pays qui y est entré y reste. Point. Certes, l'histoire a montré qu'il est aisé de s'asseoir sur un traité. Cependant, les conséquences en seraient incalculables. Un "Grexit" créerait un précédent qui fragiliserait les autres pays périphériques (Portugal, Irlande, Chypre, Italie, Espagne, voire France) et symboliserait l'échec du projet européen. Il marquerait au gros trait rouge l'incapacité des Etats-membres à résoudre un problème finalement modeste à l'échelle de la zone euro.

Par ailleurs, la sortie de la Grèce de l'euro coûterait "un pont". L'ardoise des créanciers (les Etats européens, la BCE et le MES) pourrait monter jusqu'à 260 milliards d'euros. Un retour à la drachme plongerait le pays dans une nouvelle récession aggravée par une très lourde incertitude juridique : que ferait-on des anciens contrats commerciaux libellés en euros ? Elle constituerait un rude coup aux économies européennes qui ont conservé des liens avec l'économie grecque. Certes, les turbulences ont fait fuir beaucoup d'investisseurs. Les investissements directs étrangers en Grèce, qui dépassaient les 53 milliards de dollars en 2007, sont tombés à 27 milliards fin 2013. Mais il en reste encore.

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Un "Grexit" créerait un précédent et symboliserait l'échec du projet européen. Il marquerait au gros trait rouge l'incapacité des Etats-membres à résoudre un problème à l'échelle de la zone euro.

N'aurait-on donc rien appris en cinq ans ? Le professeur Paul De Grauwe, dans les colonnes du Standaard, soulignait voici quelques jours que "paradoxalement, les exigences de Syriza - adoucir la cure d'austérité et négocier un allègement de la dette - sont basées sur une juste analyse du problème". L'Europe et le FMI ont en effet imposé des mesures qui, en quatre ans, ont provoqué une chute de 25 % du PIB, ont forcé à l'exil économique une partie de la population et ont causé un terrible retour en arrière. La mortalité infantile, par exemple, a bondi de 50 %. Et malgré tout, les finances publiques ne sont toujours pas assainies. La dette publique pèse toujours 170 % du PIB.

La crise grecque, rappelait aussi Paul De Grauwe, prend sa source dans deux erreurs majeures. La première est l'insupportable endettement qui s'est formé lors des belles années d'avant-crise grâce aux faibles taux. Un endettement tant public que privé, rendu possible parce que les banques, essentiellement du Nord de l'Europe, ont prêté sans regarder. La seconde erreur date de 2010, lorsque l'on a choisi de sauver les banques européennes plutôt que les Grecs. Avec la conséquence qu'aujourd'hui, la quasi-totalité de la dette grecque se trouve désormais dans les mains des Etats.

Le sauvetage de la Grèce passe donc nécessairement par l'abandon d'une partie de la dette, seul moyen de donner l'air à un peuple asphyxié. Ensuite seulement, l'on pourra efficacement mettre en place les indispensables "réformes structurelles" que le pays réclame. En attendant, il règne une désagréable impression d'avoir gâché cinq ans. Et d'avoir inutilement noirci le futur de millions d'Européens...

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