Paul Vacca
Romancier, essayiste
Opinion

31/10/17 à 10:54 - Mise à jour à 10:54
Du Trends-Tendances du 19/10/17

Réseaux sociaux: "Pas besoin d'un Big Brother, notre servitude est voulue, likée"

Il y a cinq ans encore, ils étaient acclamés comme des libérateurs. Ils avaient permis à la jeunesse de se délivrer du joug des dictatures autour de la Méditerrannée. C'était le temps où l'on célébrait les Printemps arabes. Oui, les réseaux sociaux - Twitter et Facebook à l'époque - allaient faire ce que la Silicon Valley adore promettre : "To make the world a better place", faire du monde un endroit meilleur...

Réseaux sociaux: "Pas besoin d'un Big Brother, notre servitude est voulue, likée"

© Wikicommons

Depuis, le vent a tourné. Les libérateurs sont soudain devenus des oppresseurs. Là où on les voyait jouer un rôle d'émancipateurs des peuples, on les accuse maintenant d'asservir la liberté de penser de chacun.

C'est le grand déferlement. On conspue Twitter devenu le média favori de Trump. Un faisceau d'accusations se cristallise sur Facebook : le réseau jouerait avec son algorithme, il nous enfermerait dans nos bulles cognitives, il ferait remonter des fake news... Puis, plus concrètement, il aurait laissé s'infiltrer la Russie durant la campagne présidentielle américaine et proposerait des catégories publicitaires racistes ou antisémites. Certains articles ne lui imputent pas directement d'être une machine politique "aux ordres du mal" ayant assuré l'élection de Trump ou la victoire du Brexit, mais presque.

Ainsi l'utopie se mue en dystopie. Un procès à la 1984, de George Orwell, livre remis justement à la mode - et en tête des ventes - grâce à Donald Trump, ses fake news et autres alternative facts...

C'est devenu suffisamment préoccupant pour que Mark Zuckerberg décide de répondre longuement avec une vidéo et que Sheryl Sandberg, la directrice générale du réseau et fine lobbyiste, aille plaider la cause du réseau social directement à Washington. Leur ligne de défense ? Une réponse très politique en forme de mea culpa sur ce qu'ils jugent être de simples dysfonctionnements, tout en réaffirmant la capacité de Facebook à transformer la société en mieux.

Alors pourquoi un tel procès en dystopie ?

Un tel revirement n'est finalement pas si étonnant. La dystopie et l'utopie sont, de fait, les revers d'une même médaille. Elles procèdent toutes deux de la même matrice : la croyance aveugle en la toute-puissance de la technologie. Il s'agit juste d'un changement de polarité. Si l'on a pu croire que Facebook allait transformer la société en bien, on peut donc penser qu'il pourrait aussi le faire en mal.

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Pas besoin d'un Big Brother pour nous asservir : notre soumission aux sirènes des nouvelles technologies nous place dans une position de servitude voulue, "likée".

Mais au-delà, on peut également y voir l'explication apportée à un phénomène qui nous dépasse. Comme pour le big data ou l'intelligence artificielle, avec l'émergence des réseaux sociaux, nous avons affaire à quelque chose de radicalement nouveau dont on peine à percevoir tous les développements. Kevin Roose, un journaliste du New York Times, évoque le syndrome du Dr Frankenstein pour Facebook : on serait arrivé au moment où la créature de Mark Zuckerberg serait en train de lui échapper. Déjà par son ampleur : plus de 2 milliards d'utilisateurs mensuels et une valorisation de 500 milliards de dollars. Mais aussi par sa nature littéralement " monstrueuse " : un hybride indéfinissable d'algorithmes et de médias, à la puissance occulte, moulinant nos données personnelles... Un Etat à lui tout seul avec ses propres règles, au-dessus des Etats. Un organisme protéiforme et croissant qui ouvre grand la voie aux fantasmes tant utopistes que dystopiques. Le délire dystopique vient combler le manque d'explication.

Alors, quitte à trouver un modèle de cauchemar, ce n'est pas tant celui de 1984 qui nous semble le plus opérant. Ce serait plutôt celui du Meilleur des mondes d'Aldous Huxley. Paru en 1932, presque 20 ans avant le roman d'Orwell, il est pourtant plus en phase avec notre époque de lolcats, d'Instagram et de Snapchat. Une société de consommation où les individus ont l'illusion d'être libres. Pour Huxley, pas besoin d'un Big Brother pour nous asservir : notre soumission aux sirènes des nouvelles technologies nous place dans une position de servitude voulue, likée.

Là où 1984 nous dédommage, faisant porter notre servitude par des tyrans extérieurs, Le meilleur des mondes nous implique. Le réseau social, c'est par essence le lieu où nous sommes tous volontaires et, de fait, coproducteurs d'un réseau qui n'existerait pas sans nous. Les réseaux sociaux, c'est l'ère de la " dystopie collaborative ".

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