Bruno Colmant

Il faudra réinstaurer un service militaire obligatoire

Bruno Colmant Economiste. Professeur à la Vlerick School, l’ULB et l'UCL.

Lorsqu’en juillet dernier, j’ai achevé la rédaction de l’un de mes derniers ouvrages, intitulé « Donald Trump : le spectre d’un fascisme numérique », nombreux furent ceux qui m’enjoignirent de gommer le mot « fascisme », au motif de l’exagération ou de la provocation. Et pourtant, tout aujourd’hui démontre que nos convictions passées — issues de tout ce que nous devons à ce grand peuple et entretenues par le soft power d’Hollywood — sont révolues.

L’Amérique, autrefois prédatrice à l’égard de régimes que nous condamnions au motif qu’ils promouvaient le bolchevisme, le marxisme-léninisme ou le maoïsme, devient désormais prédatrice à l’égard du monde occidental. Cette violence étatique, qu’il serait trop simple de résumer aux égarements psychologiques d’un seul homme, s’exprime dans de multiples domaines : droits de douane fluctuants, injonctions morales, rejet des systèmes démocratiques européens, jusqu’aux menaces d’annexion du Groenland. Nous avons désormais affaire à un nouvel adversaire.

Guerre ouverte et guerre larvée

Nous sommes donc en guerre ouverte sur notre flanc Est, avec la Russie, mais aussi en guerre larvée — et peut-être bientôt ouverte — sur notre flanc Ouest avec les États-Unis. Qui, de surcroît, peut encore croire une minute que l’OTAN pourra survivre à ce que nous observons, même si nous achetons servilement des armes américaines comme d’inutiles gages de vassalisation ?

Je ne tenais pas ce langage il y a trois ans. Je n’aurais jamais imaginé que la géopolitique affronterait l’Europe en provenance des États-Unis. Mais, comme le rappellent justement certains observateurs, la faiblesse invite l’agression. Il faut donc se préparer à entrer en économie de guerre complète, avec la constitution immédiate d’une armée européenne autonome. C’est un changement de paradigme brutal : la paix était un actif gratuit, la sécurité sera désormais un passif coûteux qu’il faudra financer collectivement. Entrer en économie de guerre ne signifie pas seulement produire des armes. Cela signifie sécuriser les chaînes d’approvisionnement, protéger les ports, les réseaux électriques, les hôpitaux, les data centers, les systèmes de paiement et les infrastructures numériques, sans lesquels aucune économie moderne ne fonctionne. Une société non préparée est une économie vulnérable et une économie vulnérable est une société condamnée au déclin.

Former une nation

L’expression choque parce qu’elle renvoie à une expérience du passé, mais cela passera inévitablement par le rétablissement du service militaire, à l’image de ce que font déjà les pays scandinaves ou baltes qui ont compris l’urgence de la dissuasion. Il ne s’agit pas de restaurer le service d’antan, mais de bâtir une véritable force de résilience et de cohésion nationale. Il ne s’agit plus seulement d’apprendre à marcher au pas, mais de former une nation à la cyberdéfense, à la logistique d’urgence, au soins et à la protection des infrastructures critiques. Cela ne concernera pas seulement les jeunes, mais toute la population qui doit, d’abord, mentalement, se préparer à un monde différent. Et c’est une question de patriotisme qui est, on le sait, non pas l’alignement devant un drapeau, mais l’expression d’un projet de société.

Je l’écris avec émotion, en espérant n’être ni alarmiste ni visionnaire. Je suis officier de réserve honoraire, comme l’ont été mon père et mon grand-père, mais je suis avant tout un pacifiste. J’ai une fille de 25 ans pour laquelle je veux un avenir en paix. Et pourtant, il y a quelques semaines, je lui ai dit que, peut-être, elle serait appelée sous les drapeaux. Face à cette perspective, je partage le sentiment de nombreux citoyens de ma génération : si le conflit éclate, nous serons nombreux, sexagénaires encore valides, à vouloir nous substituer à nos enfants pour défendre nos valeurs, afin d’épargner à la jeunesse le prix du sang. Mais pour que ce sacrifice ne soit pas nécessaire, la préparation de tous est indispensable. Préparer la paix n’est plus un slogan moral : c’est devenu une obligation stratégique.

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