Pierre-Henri Thomas

L’Europe joue sa crédibilité à la roulette russe

Pierre-Henri Thomas Journaliste

À l’heure d’écrire ces lignes, le sommet européen qui doit décider du sort des avoirs russes ne s’est pas encore tenu. Mais une chose est déjà certaine : au vu du déroulé de la séquence de ces dernières semaines, l’image de l’Union européenne, spécifiquement en Belgique, en a pris un sacré coup.

La pression intense exercée ces dernières semaines sur notre Premier ministre, Bart De Wever, et sur Euroclear, le dépositaire bruxellois qui gère l’essentiel des avoirs russes gelés, restera comme l’un des épisodes les plus sombres de la construction européenne récente. Car ce que la Commission et une partie des États membres ont demandé à Euroclear – et, par extension, à la Belgique – c’est de fouler aux pieds l’immunité souveraine des États, pilier du droit international. Un principe codifié dans la Convention des Nations unies et respecté depuis des décennies. Même au cœur de la Seconde Guerre mondiale, les Alliés n’ont pas saisi les avoirs des banques centrales allemande ou japonaise. Toucher aux réserves d’une banque centrale, c’est comme forcer la porte d’une ambassade. “Cela ne se fait tout simplement pas”, avait rappelé Bart De Wever.

“Toucher aux réserves d’une banque centrale, c’est comme forcer la porte d’une ambassade”

L’arrogance ou l’aveuglement, ou les deux, d’un petit cercle de fonctionnaires qui ont concocté cette solution pour financer l’aide à l’Ukraine laissera des traces profondes. Chez les citoyens belges d’abord, qui ont vu leur pays exposé en première ligne : Euroclear, basée à Bruxelles, concentre la quasi-totalité de ces fonds, et la Russie a déjà engagé des poursuites judiciaires contre elle, à Moscou. Mais aussi chez l’ensemble des Européens, qui se posent de plus en plus la question : à quoi rime cette Europe-là ?

En effet, le cœur même de l’UE, son but premier lorsque ses fondements ont été construits au sortir de la Seconde Guerre mondiale, était d’empêcher une nouvelle guerre sur le continent en nouant des interdépendances industrielles solides. D’où la CECA pour le charbon et l’acier, et l’Euratom pour le nucléaire. Qu’en reste-t-il aujourd’hui ?

La guerre est revenue à nos portes. Ce n’est pas directement la faute de l’UE, mais elle n’a jamais vraiment saisi le dossier à bras-le-corps, préférant s’abriter trop longtemps derrière le “grand frère” américain. Quant à l’industrie, elle bataille pour sa survie sous les assauts de la concurrence chinoise, dopée par une politique d’exportation survoltée, et américaine, boostée par l’Inflation Reduction Act de Joe Biden puis par la guerre tarifaire de Donald Trump. Voilà plus d’un an que Mario Draghi a tiré la sonnette d’alarme sur le manque de compétitivité de l’économie européenne, mais sur le terrain, l’Union n’a pas bougé d’un iota. Elle annonce des simplifications administratives qui n’en sont pas et impose toujours des réglementations suicidaires, pour l’automobile notamment.

On objectera, à juste titre, que l’UE a des succès incontestables : l’euro, bouclier précieux contre les crises ; le marché unique, imparfait, mais qui existe ; l’élargissement à l’Est, qui a propulsé le niveau de vie polonais ou roumain bien au-delà du russe ; la libre circulation, qui a tissé des liens humains profonds – un jeune Italien étudiant puis travaillant à Amsterdam n’est plus une incongruité.

Mais dans ce dossier des avoirs russes, on a vu à l’œuvre une bureaucratie méprisante sans aucun égard pour les citoyens, les entreprises, l’économie d’un pays, le droit international, un mépris qui constitue un carburant inespéré pour tous les populistes de France et de Navarre. Warren Buffett disait : “Il faut 20 ans pour construire une réputation et cinq minutes pour la détruire”. Dans ce dossier des avoirs gelés, l’Union a joué sa réputation à la roulette russe. Un jeu où l’on gagne rarement.

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