Les hasards de l’existence m’ont plus d’une fois placé à l’épicentre de l’histoire financière. En 2005, alors que j’étais CFO d’ING, une confidence murmurée par un banquier de J.P. Morgan m’a permis de pressentir la crise des subprimes bien avant que les premières fissures n’apparaissent. Plus tard, j’ai dirigé la Bourse de Bruxelles au cœur même de cette débâcle et, en tant que CEO adjoint d’AGEAS en octobre 2009, j’ai vu venir la crise de la dette souveraine alors que la plupart célébraient une reprise prématurée.
Au-delà d’une profonde transformation personnelle, ces expériences m’ont enseigné une leçon brutale : lorsqu’on sort du confort de la pensée collective, personne n’écoute.
Personne. Jamais.
Peu importe que vous ayez tort ou raison, car l’essentiel est de répondre à un risque hypothétique, mais existentiel.
Mais le prophète est toujours malvenu. Les Cassandre et les Pythies sont systématiquement mises à l’écart, pour voir ensuite leurs visions validées a posteriori — moment où on leur reproche perversement de ne pas avoir été assez persuasives pour convaincre un auditoire sourd.
États-Unis, ce n’est que le début
Aujourd’hui, je m’adresse directement aux dirigeants d’entreprises, aux CEO et aux membres des conseils d’administration. Nous devons apprendre à penser l’impensable dans le pensable, le pensable dans l’impensable, et surtout, l’impensable dans l’impensable.
Ce qui se passe actuellement avec les États-Unis – et soyons clairs, ce n’est que le début – confine à l’impensable : nous sommes, à toutes fins utiles, en état de conflit avec ce pays. Même si les tensions s’apaiseront temporairement, la rupture structurelle demeure. Le mal est fait, et il est irréparable.
Dès lors, nous devons simuler rigoureusement tous les scénarios, y compris les plus extrêmes. Les États-Unis ont le pouvoir de transformer la finance mondiale en une arme de guerre. Ils pourraient brutalement réduire la liquidité en dollars qu’ils fournissent aux banques centrales via les lignes de swap, asphyxiant ainsi le système bancaire mondial.
Ils pourraient orchestrer des défauts sélectifs sur leur dette, mettre en œuvre une fiscalité punitive à l’égard des entités étrangères, voire dénoncer unilatéralement les conventions de double imposition. Nous pourrions assister à des restrictions sur le rapatriement des capitaux étrangers détenus sur le sol américain, ou – dans le pire des scénarios – à la nationalisation d’actifs étrangers au nom de la sécurité nationale. Et, bien entendu, ils peuvent (et le feront inévitablement) orchestrer une dépréciation brutale du dollar pour écraser la compétitivité européenne.
Pas seulement un risque théorique pour les multinationales
Ce n’est pas seulement un risque théorique pour les multinationales. Cela concerne toute entreprise européenne ayant une empreinte aux États-Unis, mais aussi toutes les banques belges et européennes qui dépendent – peut-être sans le savoir – de ces fameux swaps de devises pour maintenir leur liquidité quotidienne. Sont-elles immunisées ? Connaissent-elles seulement l’étendue de leur exposition ? Et quelles seraient les conséquences en chaîne d’un gel soudain ?
Mais le spectre du danger va bien au-delà de la simple guerre des monnaies. Nous devons envisager l’exclusion des institutions européennes des chambres de compensation américaines, ce qui paralyserait instantanément les transactions. Il convient d’envisager le gel des avoirs souverains, comme cela a été fait pour la Russie, ce qui établirait un précédent terrifiant. Nous sommes peut-être confrontés à la perspective d’une guerre juridique totale, où les tribunaux américains deviennent des instruments de destruction économique.
Une nouvelle ère de guerre économique
Ensuite, il y a le chantage technologique : que se passe-t-il si l’accès aux services cloud contrôlés par les États-Unis (AWS, Google, etc. ) est restreint ou coupé pour les industries européennes stratégiques ? Ajoutons à cela la menace d’un embargo énergétique sur le GNL, ou le retrait soudain du parapluie militaire — un désengagement unilatéral de l’OTAN qui laisserait l’Europe sans défense conventionnelle ni nucléaire crédible.
Bref, il est urgent et vital que les Comités de Direction et les Conseils d’Administration placent ces questions en tête de leur ordre du jour. Nous entrons dans une nouvelle ère de guerre économique, et sur ce champ de bataille, il y aura beaucoup de cadavres. Beaucoup.
À titre personnel, je n’investirais pas un seul euro dans une entreprise qui ne se pose pas activement ces questions existentielles dès maintenant.