On entend beaucoup, ces dernières semaines, un discours qui monte. Un discours russe, parfois repris sans distance aux États-Unis, selon lequel Moscou serait en train de gagner la guerre… et l’Europe serait, elle, à bout de forces. Mais si l’on sort du bruit et qu’on regarde les faits, calmement, ce récit se fissure.russie
À Davos, Alexander Stubb, le Premier ministre finlandais a livré une analyse très froide, presque chirurgicale, qui éclaire bien la situation. Et pour comprendre ce qui se joue vraiment, il faut distinguer trois niveaux : les objectifs politiques, la réalité militaire, et surtout la logique économique.
Revenons d’abord au point de départ. Vladimir Poutine avait trois objectifs clairs en lançant cette guerre.
Le premier : annexer l’Ukraine. Résultat ? Échec. L’Ukraine n’a jamais été aussi arrimée à l’Occident et avance désormais vers une adhésion auprès de l’Union européenne.
Le deuxième : bloquer l’élargissement de l’OTAN. Là encore, c’est l’inverse qui s’est produit. La Finlande et la Suède ont rejoint l’Alliance. Concrètement, la frontière directe entre la Russie et l’OTAN a doublé de taille. Raté, donc.
Troisième objectif : démilitariser l’Europe. On assiste aujourd’hui exactement au contraire. Le continent se réarme à une vitesse inédite depuis des décennies, avec des budgets de défense qui atteignent parfois près de 4 % du PIB dans les pays les plus exposés, et dépassent partout les niveaux d’avant-guerre.
Revenons au terrain militaire maintenant. Contrairement à l’image d’une avancée russe irrésistible, la réalité est beaucoup plus prosaïque. En deux ans, les gains territoriaux russes représentent moins d’un pour cent du territoire ukrainien. Autrement dit, c’est une guerre d’attrition, lente et extrêmement coûteuse. Selon des estimations ukrainiennes et de l’OTAN, évoquées à Davos, la Russie aurait perdu plus de 30 000 soldats pour le seul mois de décembre. Pour quels résultats ? La prise revendiquée (parfois de manière très discutable) de localités secondaires.
Et c’est là que l’économie devient la clé de lecture essentielle. Pourquoi continuer une guerre aussi chère pour des gains aussi faibles ? Parce que, selon l’analyse finlandaise, Moscou n’a plus vraiment le choix. L’économie russe est désormais structurée autour de la guerre. Inflation élevée, productivité en berne, dépendance massive à la dépense militaire et à un État qui irrigue en priorité les secteurs liés au conflit. En clair : l’économie tient parce que la guerre continue.
Et arrêter le conflit, ce serait devoir absorber le retour de centaines de milliers de soldats que l’État ne pourrait plus payer, ni contrôler, ni reclasser. Ce serait aussi affronter une croissance quasi nulle hors du complexe militaro-industriel. La guerre est devenue “too big to fail” pour le régime, comme le sont certaines banques pour les États : la guerre est devenue trop importante pour l’économie russe pour s’arrêter sans risque d’implosion.
Dis plus simplement, nous ne sommes plus face à une stratégie de victoire, mais à une fuite en avant pour la survie politique du Kremlin.
Conclusion : l’Europe n’est pas aussi faible qu’elle le croit. Face à une puissance qui joue sa survie interne, notre principal atout reste la durée, la cohésion et le soutien à l’Ukraine. La vraie question est peut-être celle-ci : en Europe, ne surestimons-nous pas la Russie par pessimisme, au point d’affaiblir nous-mêmes notre position stratégique ? Le débat mérite d’être posé.
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