Philippe Ledent

Protectionnisme et géopolitique nous plonge en terre inconnue

Philippe Ledent Senior economist chez ING Belgique, chargé de cours à l'UCLouvain.

La première année de la présidence de Donald Trump a notamment été marquée par le choc protectionniste des États-Unis. Avec la capture de Nicolàs Maduro le 3 janvier dernier, on pensait que Trump fermait le chapitre du commerce international pour se concentrer sur celui de la géopolitique. L’annonce du président américain d’imposer de nouveaux droits de douane à huit pays européens ayant envoyé des troupes au Groenland nous démontre qu’il n’en est rien : la géopolitique vient s’ajouter au protectionnisme, et ce dernier est une arme polyvalente, dont l’utilisation devient plus politique qu’économique. Quoi qu’il en soit, la combinaison des deux nous plonge un peu plus en terre inconnue.

Une chose est claire : cette annonce rouvre effectivement la guerre commerciale entre l’UE et les États-Unis. En effet, l’accord commercial conclu l’été dernier entre les États-Unis et l’Union européenne est à nouveau en suspens et le Parlement européen semble ne plus vouloir le ratifier pour l’instant. Par ailleurs, certains dirigeants européens ont évoqué l’option de l’instrument dit “anti-coercition”. Il s’agit du “bazooka” commercial de l’UE, qui permet à l’Union d’imposer des droits de douane et des limites à l’investissement aux pays contrevenants – un instrument que l’Europe n’a pas osé activer l’été dernier, mais qui revient brutalement sur la table.

Il est temps pour les entreprises de changer de logiciel. La mondialisation est morte et enterrée.

Certes, les choses peuvent changer très rapidement, et l’expérience des 12 derniers mois nous a appris à ne pas réagir de manière excessive. Sur le plan juridique par exemple, les droits de douane annoncés relèveront probablement de la loi sur les pouvoirs économiques d’urgence internationaux (IEEPA), qui fait actuellement l’objet d’une décision de la Cour suprême des États-Unis. Si la Cour suprême se prononce contre tous les droits de douane antérieurs au titre de l’IEEPA, la dernière annonce de Donald Trump sera nulle et non avenue, et il devra trouver d’autres droits de douane. Et cela peut prendre du temps.

Par ailleurs, l’UE est un bloc commercial unique sans barrières tarifaires intérieures. Cela signifie que les options d’évasion tarifaire des pays mentionnés par Trump sont nombreuses. Certains pays devraient conserver le tarif de 15%, alors que leurs voisins seront frappés d’un tarif de 25% au 1er février. En conséquence, le transit par les pays épargnés pourrait être une voie potentielle d’évasion tarifaire.

Pour les entreprises, l’utilisation par Donald Trump d’instruments économiques à des fins politiques signifie une nouvelle période d’incertitude pour leurs investissements et les exportations vers les États-Unis. Ce qui est clair, c’est qu’une véritable guerre commerciale entre l’UE et les États-Unis ne ferait que des perdants. Des questions fondamentales se posent aussi : les États-Unis peuvent-ils rester, à long terme, une destination clé de nos exportations ? Nos entreprises peuvent-elles encore sereinement y investir (notamment pour contourner les droits de douane) ? Et surtout : des alternatives existent-elles, alors qu’en jouant pleinement la carte de la mondialisation économique, l’Europe s’est rendue dépendante tant de la Chine que des États-Unis ? Bref, il est temps pour les entreprises de changer de logiciel. La mondialisation est morte et enterrée.

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