Une chronique d’Amid Faljaoui.
Vous avez sûrement vu passer ce tableau sur LinkedIn ou dans vos groupes WhatsApp. Moi, je l’ai reçu par un ami, ancien homme d’affaires, et qui me demandait ce que j’en pensais. Et ce tableau (voir ci-joint) est celui qui compare l’Europe et les États-Unis. On y voit que chez nous, on vit plus vieux, on est plus en sécurité et on n’a pas besoin de vendre un rein pour payer ses études.
Forcément, ça fait plaisir. C’est le genre de chiffres que l’on ressort dès qu’on veut montrer que le modèle américain est une jungle et que nous, on a tout compris. C’est le dada de toute une partie de la gauche et des défenseurs du “bien-vivre” à l’européenne. Et sur le papier, ils ont raison : c’est plus sympa de vivre ici qu’aux Etats-Unis sauf si vous êtes très riche.
Oui, mais il y a un hic. Un énorme hic. Ce tableau, c’est une jolie photo de famille, mais c’est une photo qui date un peu. C’est la vitrine d’un magasin dont l’arrière-boutique est en train de se vider.
Regardez ce que le tableau ne vous dit pas. En 2008, l’économie européenne et l’économie américaine, c’était grosso modo la même taille. Aujourd’hui ? Un Américain moyen est devenu 40 % plus riche qu’un Européen. Quarante pour cent. C’est un gouffre, un canyon.

Un problème de moteur
Et pourquoi ? Parce qu’on a un énorme problème de moteur. On est fiers de nos universités gratuites, et on a raison. Mais qu’est-ce qu’on fait ? On forme des cerveaux brillants avec nos impôts, et comme on n’a pas de capitaux ou qu’on a trop peur du risque, ils partent tous monter leur boîte à San Francisco ou Boston. Résultat : l’Europe paie les études, et l’Amérique encaisse les profits. C’est quand même un sacré paradoxe, non ?
On est aussi les champions du monde de la règle, du monde du droit. On a fait les meilleures lois du monde sur l’IA avant même d’avoir une seule boîte capable de créer ChatGPT. On réglemente ce que les autres inventent. C’est bien d’avoir des arbitres, mais si vous n’avez pas de joueurs sur le terrain, vous ne gagnez jamais le match.
Alors attention, je ne dis pas qu’il faut devenir comme les Américains. Personne ne veut de leur système de santé ou de leur violence. Mais il faut être lucide : la protection sociale, c’est un luxe. Un luxe magnifique, mais un luxe qui coûte un porte-avions. Et pour le payer, il faut créer de la richesse.
Si on continue à décrocher économiquement tout en se félicitant d’avoir une meilleure espérance de vie, on va juste finir par être le plus beau musée du monde, comme le prédisait Alain Minc, il y a 30 ans. C’est super pour les touristes, mais pour ceux qui y travaillent et qui doivent financer les retraites de demain, c’est une autre histoire.
Le modèle social européen, ce n’est pas un cadeau qui tombe du ciel. C’est le fruit de la croissance. Si on perd le moteur, on perd le confort. Point barre. Bref, on peut continuer à se regarder le nombril avec ce genre de tableaux, ou on peut se demander comment on va faire pour redevenir une puissance qui invente au lieu de juste gérer ses acquis. Et donc: au boulot !