L’IA devait être le grand accélérateur de la productivité. Dans les discours, elle promettait d’augmenter l’output par salarié et de doper la croissance. Un an après sa diffusion massive dans les entreprises, le constat est plus embarrassant. Les salariés utilisent l’IA, mais les gains de productivité ne sont pas au rendez-vous. À l’échelle individuelle, tout fonctionne pourtant. ChatGPT, Gemini ou Grok permettent de rédiger un e-mail, de synthétiser un dossier ou de préparer une présentation en quelques instants. Le temps gagné est réel. Mais à l’échelle macroéconomique, les statistiques de productivité du travail restent désespérément plates. L’explication est simple et politiquement incorrecte, le temps libéré par l’IA n’est pas réinvesti dans le travail.
L’IA agit aujourd’hui comme un puissant anesthésiant organisationnel. Elle permet de finir plus vite ce qui devait être fait puis d’occuper le temps restant autrement avec des pauses étirées et des réunions inutiles. Autrement dit, l’IA transforme un gain de productivité potentiel en gain de confort. Or la productivité ne se mesure pas au bien-être des salariés, mais à la valeur produite par heure travaillée.
Dans un monde où l’intelligence devient abondante, la rareté se déplace vers l’exécution, l’ambition et l’intensité.
Ce décalage pose un problème économique majeur. Dans un monde classique, les gains de productivité permettent soit d’augmenter les salaires, soit de baisser les prix, soit d’investir, soit de créer de nouveaux emplois. Mais si ces gains sont “consommés” sous forme de loisir discret au travail, ils ne financent rien. Pire, lorsque l’IA commence réellement à remplacer certaines tâches, l’effet net peut devenir négatif pour l’emploi. Si la productivité du travail augmente sans être transformée en croissance supplémentaire, l’emploi baisse. La seule échappatoire est que la hausse de la productivité soit compensée voire dépassée par une hausse de la croissance économique. Sans croissance, l’IA devient un outil de rationalisation sèche. Avec croissance, elle devient un moteur de prospérité partagée.
C’est précisément sur ce pari que mise Elon Musk. Selon lui, l’IA va ouvrir une ère de croissance à deux chiffres. Une affirmation vertigineuse puisque de tels taux n’ont jamais été observés hors périodes de reconstruction ou de rattrapage. Mais Musk pointe une vérité souvent oubliée : sans explosion de la croissance, l’IA pose un problème social plus qu’elle n’en résout. Le vrai enjeu n’est donc pas l’adoption de l’IA, déjà acquise, mais l’orientation du temps qu’elle libère. Tant que les entreprises ne transforment pas ces gains en nouveaux produits, nouveaux services, nouvelles ambitions ou nouveaux marchés, l’IA restera une formidable machine à glander efficacement. Et une économie qui glande mieux ne produit pas plus, elle se fragilise.
L’IA n’a pas encore tenu sa promesse essentielle qui est de transformer le temps gagné en richesse créée. Tant que ce saut qualitatif n’est pas franchi, la révolution restera invisible dans les chiffres. Les entreprises qui accepteront que l’IA serve à travailler moins perdront mécaniquement face à celles qui l’utiliseront pour produire plus, plus vite et autrement. Dans un monde où l’intelligence devient abondante, la rareté se déplace vers l’exécution, l’ambition et l’intensité. Celles qui sauront transformer chaque minute gagnée en valeur créée écraseront leurs concurrents. Les autres disparaîtront sans bruit, victimes de ce paradoxe cruel qui est d’avoir eu accès à la meilleure technologie de l’histoire… pour en faire un outil de confort. L’IA ne tuera pas toutes les entreprises. Celles qui tolèrent qu’on glande avec, oui.