Bruno Colmant

L’attitude de l’Europe est suicidaire

Bruno Colmant Economiste. Professeur à la Vlerick School, l’ULB et l'UCL.

Il y a quelques semaines, les États-Unis ont officiellement formulé leur stratégie vis-à-vis de l’Europe. Loin de l’allié historique, cette nouvelle doctrine constitue une attaque cinglante contre notre continent. Le lien transatlantique est presque rompu, et il le sera totalement lorsque les États-Unis transformeront le Groenland en dominion et, certainement, en base militaire, démantelant l’OTAN, dont Emmanuel Macron avait déjà prophétisé en 2019 qu’elle était en état de mort cérébrale en déplorant le manque de coordination entre les États-Unis et l’Europe.

Au reste, il suffit d’écouter les prophéties de Donald Trump sur un effondrement civilisationnel de l’Europe, ou de lire les bombardements de tweets d’Elon Musk comparant l’Union européenne au régime nazi, pour comprendre que le modèle européen — issu des Lumières et de deux millénaires de luttes — est désormais honni par Washington comme il est réfuté par les BRICS. C’est une réalité brutale à laquelle nous devons faire face.

La stratégie américaine ne se limite pas aux mots : c’est une guerre économique. D’un côté, les États-Unis nous forcent à acheter leur matériel militaire (qui risque d’être inopérant en cas de conflit direct avec la Russie) et leurs produits énergétiques à prix élevés. De l’autre, ils dressent un mur protectionniste. Le danger des droits de douane américains est imminent : en frappant nos exportations de taxes punitives, Washington nous laisse une seule alternative : délocaliser et investir directement sur le sol américain. C’est une mécanique de pillage de nos capitaux et de nos savoir-faire, sans espoir, je le crains, de pouvoir un jour en rapatrier les dividendes.

Pendant que l’Amérique nous siphonne, la Chine nous submerge.

Pékin a pris une telle avance technologique et logistique que ses exportations massives menacent de faire imploser le tissu productif du Vieux Continent. L’afflux incontrôlé de biens chinois subventionnés (véhicules électriques, panneaux solaires, technologies de pointe) provoque une désindustrialisation accélérée de l’Europe. D’ailleurs, la Chine vient d’annoncer officiellement que sa croissance sera portée par ses exportations, et non par sa consommation intérieure, malgré la déflation qui sévit dans ce pays.

Nous sommes pris en ciseau : nos industries sont trop chères pour l’Amérique protectionniste et trop lentes face au rouleau compresseur chinois.

Ce démantèlement économique s’accompagne d’une offensive politique. Les États-Unis utilisent leur droit d’extraterritorialité comme une arme, tout en favorisant l’émergence de partis populistes, racistes et souverainistes qui minent la cohésion de l’Union. Ils cherchent à briser l’unité européenne — elle-même fondée sur la défaite allemande, l’aide américaine et la menace soviétique — car une Europe divisée redevient un simple marché de vassaux.

En parallèle, nous perdons la bataille de l’information et de la vérité sur les réseaux sociaux, tandis que la Russie met à mal nos capacités militaires et nos finances publiques par une guerre d’usure à nos portes.

Face à ce tableau d’une terrible gravité, l’inertie est suicidaire. Il faut un rebond européen immédiat. Il est impératif d’appliquer les recommandations du rapport Draghi : comprendre que des consolidations industrielles transnationales sont indispensables pour survivre aux géants américains et chinois. Il faut une nouvelle direction à la Commission, portée par un véritable projet de société et de réindustrialisation. Il faut briser nos « capsules mentales » nationales pour déployer enfin une armée commune, d’essence et de matériel européens, seule garantie de notre sécurité.

Sans Charles de Gaulle, dont l’immensité du rôle doit être rappelée chaque jour, nous serions déjà un dominion américain. Souvenons-nous que Washington avait imprimé des francs français dès 1944 et avait imaginé redessiner nos frontières. Aujourd’hui, nous vivons de nouveau un moment de rupture d’une envergure insoupçonnée. Nous avons trop longtemps entretenu l’itinérance mémorielle et encensé un tropisme atlantiste désormais obsolète. C’est fini. Les États-Unis deviendront un jour nos véritables concurrents, voire nos adversaires. Dans dix ans, la guerre se mènera peut-être dans une Europe dépourvue de repères, démantelée par des alliances acharnées à sa perte.

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