Tous les événements qui fracassent la mondialisation nous forcent à un exercice presque impossible à effectuer : nous déconstruire mentalement pour aborder l’économie autrement. C’est une démarche fragilisante qui s’oppose au mimétisme intellectuel qui caractérise le monde des affaires.
Je précise ma pensée : depuis un demi-siècle, nous évoluons dans une économie de marché, c’est-à-dire qu’on transpose les règles d’un marché boursier, où les transactions sont fluides et anonymes, à l’économie marchande.
Celle-ci devient alors régie par des milliards d’offres et de demandes spontanées et faiblement influencées par les États. L’économie de marché va donc plus loin que le capitalisme : il s’agit d’imaginer la sphère marchande comme une immense salle d’enchères, où le prix de tous les ingrédients économiques, comme le rendement du capital et la rémunération du travail, évolue par essais et erreurs, manipulés par les fameuses « mains invisibles » d’Adam Smith.
Mais cela, c’est fini. C’est fini, car la raréfaction des ressources terrestres rend notre monde fini. Mais c’est aussi terminé parce que la liberté de circulation du capital va être immanquablement restreinte dans la sphère occidentale. C’est déjà le cas dans d’immenses pays comme la Chine et l’Inde, au sein desquels la liberté d’entreprendre et de convertir des capitaux est limitée pour des acteurs non domestiques, sachant d’ailleurs que la devise de ces deux pays n’est pas librement convertible. C’est évidemment vrai pour la Russie, qui procède à des nationalisations depuis le déclenchement de la guerre ukrainienne.
Mais ça va le devenir aux États-Unis, où Donald Trump oriente désormais l’économie privée. Les tarifs qu’il a imposés sont autant de facteurs déstabilisants pour les entreprises domestiques et étrangères, mais cela va plus loin : injonctions imposées aux sociétés pétrolières d’investir au Venezuela, menace de limitation des dividendes des entreprises d’armement qui ne respecteraient pas les délais et capacités de production imposées par une augmentation historique des budgets militaires, limitation des intérêts associés aux découverts des cartes de crédit, etc.
Mais cela ne s’arrêtera pas là : Donald Trump veut mettre la Banque centrale américaine (la Federal Reserve) sous son contrôle, ce qui devrait probablement distordre le niveau des taux d’intérêt.
Et tout cela ira plus loin : la dette publique américaine et/ou des avoirs en dollars détenus hors des États-Unis pourraient — grâce à l’extraterritorialité que ce pays impose au travers du dollar qui est la monnaie de réserve du monde — être neutralisés, taxés, ou rendus sans valeur dans l’hypothèse d’une attitude non coopérative de certains pays avec les États-Unis.
Et puis, il y a d’autres choses : des entreprises pourraient être nationalisées si elles produisent des biens ou des matières considérés comme stratégiques par les États-Unis. Je pense à des entreprises minières.
Et que penser de la taxation des dividendes de capitaux étrangers investis aux États-Unis ? Ils pourraient être imposés différemment selon les pays d’origine, voire être interdits de versement, tout comme des capitaux pourraient ne pas être remboursés à leurs détenteurs étrangers. Les entreprises qui investissent aux États-Unis pour éviter des droits de douane risquent peut-être, un jour, d’être confrontées à des déconvenues considérables, au détriment de leurs actionnaires.
Tout cela paraît impensable ? Non. Tout cela doit impérativement être pensé, au risque d’être naïf. Le monde plonge dans des logiques prédatrices et souverainistes ; tout est donc imaginable, et doit l’être. D’ailleurs, nous vivons sur un tapis volant de valorisation boursière, dont on estime que 50 % de la croissance des 20 dernières années est liée à la mondialisation. Or, celle-ci se termine. Et les tapis volants, comme les balais de sorcière, c’est bien, tant qu’on y croit.
Un CEO d’entreprise qui n’intégrerait pas ces éventualités dans ses décisions commettrait une erreur stratégique majeure. Et pour conclure, il faut se rappeler la fameuse phrase de Kissinger : être un ennemi des États-Unis, c’est dangereux, mais être un ami des États-Unis, c’est fatal.
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