L’intelligence artificielle est l’amorce de la plus importante révolution industrielle de tous les temps. Ce n’est pas la première, puisque l’organisation de l’agriculture, la découverte de la machine à vapeur, l’utilisation du pétrole, la domestication de l’électricité et du nucléaire en furent d’autres, mais l’intelligence artificielle touche à l’essence même de l’homme, descendant du sapiens. Ce sont ses capacités cognitives qui sont amplifiées et magnifiées.
Sur le plan économique, une telle révolution industrielle conduit à une déflation technologique. Mais tout d’abord, qu’est-ce qu’une déflation ?
La déflation, souvent perçue comme l’antithèse de l’inflation, désigne la baisse persistante et généralisée du niveau des prix, mais elle revêt deux visages aux conséquences diamétralement opposées.
La « mauvaise » déflation est celle de la récession et de l’anémie de la demande : elle enclenche une spirale délétère où les consommateurs reportent leurs achats dans l’attente de prix plus bas, tandis que le poids réel des dettes s’alourdit, étranglant les entreprises et provoquant du chômage et des faillites.
À l’opposé, la déflation technologique constitue un choc d’offre positif, porté par des gains de productivité massifs. Loin d’être un signe de crise, elle permet d’augmenter le PIB en abaissant structurellement les coûts de production grâce à l’innovation. Dans ce scénario, si les salaires nominaux peuvent stagner sous la pression de l’automatisation, les salaires réels progressent grâce à l’augmentation du pouvoir d’achat (puisque les biens et les services coûtent moins cher à produire), ce qui permet à la croissance de s’auto-entretenir sans surchauffe monétaire. C’est le miracle d’une économie où le progrès technique transforme la rareté en abondance, dopant la croissance réelle sans nourrir l’inflation. Il s’agit donc d’une innovation qui permet de produire une unité de bien avec beaucoup moins de travail ou de capital.
Je pense de plus en plus que l’intelligence artificielle est de nature à provoquer cette déflation technologique.
Et d’ailleurs, il y a de nombreux exemples historiques. Dès l’Antiquité, le passage du bronze au fer a provoqué une première déflation technologique en démocratisant les outils grâce à l’abondance du minerai, tandis que l’invention du béton romain a réduit le coût des infrastructures. Au Moyen Âge, la généralisation des moulins à eau et à vent a brisé le prix des textiles et des farines en remplaçant la force humaine par l’énergie mécanique. Enfin, l’imprimerie a marqué l’histoire en divisant par cent le coût du livre, entraînant la première déflation massive de l’accès au savoir.
Plus récemment, l’expansion des chemins de fer et l’industrialisation de l’acier ont provoqué la première déflation technologique majeure, en réduisant radicalement les coûts du fret et des infrastructures à la fin du XIXe siècle. Au début du XXe siècle, l’adoption massive du tracteur à essence et des engrais synthétiques a fait chuter le prix des denrées de base, ce qui a augmenté la productivité agricole de manière exponentielle. L’électrification des usines et la généralisation du travail à la chaîne ont ensuite entraîné une baisse structurelle des prix des biens manufacturés, les rendant accessibles au plus grand nombre.
À partir des années 1970, la loi de Moore a suggéré une déflation permanente du coût du calcul informatique, doublant la puissance des microprocesseurs à coût constant tous les deux ans. Enfin, l’avènement d’Internet a radicalement réduit les coûts de transaction et d’accès à l’information, ce qui a optimisé les chaînes d’approvisionnement mondiales jusqu’au tournant du millénaire.
Tout cela est donc remarquable. Mais il y a une ombre à ces déflations technologiques. Elles ne sont jamais neutres dans le partage de la valeur ajoutée et tendent, historiquement, à favoriser le capital. Si le travailleur bénéficie indirectement d’une hausse de son salaire réel grâce à la chute des prix des biens de consommation, c’est le détenteur de l’outil de production — c’est-à-dire aujourd’hui de l’intelligence artificielle — qui capte l’essentiel des gains de productivité.
La révolution de l’intelligence artificielle semble parachever ce cycle en opérant un grand découplage inédit : en substituant l’algorithme au geste intellectuel, à un coût marginal quasi nul, elle déplace massivement la richesse vers les propriétaires de la technologie, transformant les gains d’efficacité en dividendes plutôt qu’en rémunérations salariales.
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