Bruno Colmant

Il y a un quart de siècle, le franc belge portait un projet de société

Bruno Colmant Economiste. Professeur à la Vlerick School, l’ULB et l'UCL.

40,33 99. Je suis certain que tous les financiers de ma génération se souviennent du lieu et du moment où ils apprirent quel serait le taux de conversion de l’euro en franc belge.

Ce fut une révolution monétaire sans précédent pour le Royaume et d’autres pays qui attachaient un attribut régalien à leur souveraineté financière.

Cela fait près d’un quart de siècle que l’euro s’est imposé, et la jeune génération n’a aucune conscience de ce vestige où les pièces et les billets portaient fièrement les visages de notre souverain. À juste titre, ma propre fille de 25 ans hausse les épaules lorsque je lui en parle, comme quand je lui parle d’un temps révolu sans téléphone mobile.

L’euro est une monnaie jeune à l’aune de l’histoire numismatique. Elle faillit imploser aux termes de deux chocs financiers sans précédent, à savoir la crise des subprimes et des dettes souveraines des pays du Sud. Elle fut sauvée par Mario Draghi et son fameux « whatever it takes » prononcé à Londres le 26 juillet 2012.

Sans l’euro, la Belgique aurait connu la banqueroute en 2008, lorsque nos quatre principales banques implosèrent presque simultanément. J’avais calculé que s’il avait subsisté, le franc belge aurait dû être dévalué de plus de 50 %, sans compter sur la disparition de notre épargne. À l’inverse, c’est peut-être l’euro qui poussa les banquiers de l’époque à des spéculations insensées, au moment où leur ego avait l’amplitude de leurs bonus, et à des préoccupations bien étrangères à la protection de l’épargne qui leur était confiée.

L’euro a incontestablement apporté une grande prospérité, d’autant plus notable que nos partenaires économiques sont dans la même zone monétaire, ce qui n’est pas le cas de tous les États affiliés à cette monnaie comme l’Irlande.

Mais, en même temps, l’euro a noyé notre gestion politique dans un agrégat tellement immense que les politiques nationales deviennent désuètes. Et c’est sans doute cela qui a fait apparaître une classe politique peu disciplinée et agitée.

À l’époque du franc belge, le niveau des taux d’intérêt et les parités de change donnaient une mesure immédiate de la crédibilité politique du Royaume.

C’est d’ailleurs pour cette raison qu’il est insensé, voire discourtois à l’égard de sa mémoire, de comparer Jean-Luc Dehaene et Bart de Wever. Le premier dut gérer un pays, le second des normes européennes. Ce n’est pas du tout la même chose.

Avec le franc belge, on pouvait aussi mesurer la crédibilité politique. Je ne crois d’ailleurs pas une minute que les messages effrayants de « Belgique en faillite » auraient pu être prononcés avec le franc belge, puisqu’on voit qu’avec ou sans gouvernement, le spread, c’est-à-dire l’écart des taux d’intérêt entre la Belgique et l’Allemagne, reste très stable.

Bien évidemment, tirer un bilan de l’euro exigerait des ouvrages entiers, et j’en ai d’ailleurs écrit plusieurs sur le sujet.

Le franc belge est une nostalgie.

Mais même s’il s’égare dans quelques vieilles tirelires, il reste le témoin qu’il y a plus d’un quart de siècle, notre pays devait tenir son rang monétaire.

Et ce franc belge, cette petite pièce anodine, était plus qu’une monnaie.

Elle était le symbole d’un patriotisme. Et le patriotisme, c’est un projet de société.

L’euro l’a escamoté.

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