Un scientifique dans un laboratoire fait une expérience sur une grenouille. Il lui envoie un influx électrique et lui enjoint de vive voix : “Saute !”. La grenouille s’exécute. Après lui avoir sectionné une patte, il réitère sa demande : même succès. Il taille une deuxième et une troisième patte : le batracien saute toujours. Mais lorsqu’il lui enlève la quatrième, malgré ses tentatives et ses injonctions répétées, la grenouille reste immobile. Rien à faire : elle ne saute plus. Le laborantin se saisit d’un carnet : “Fin de l’expérience, y consigne-t-il. Conclusion : lorsque l’on coupe les quatre pattes à une grenouille, celle-ci devient sourde.”
Que l’on se rassure : aucun animal vivant n’a été sacrifié pour cette chronique. C’est une blague qui circulait dans les cours de récréation de mon adolescence. Pourtant, elle m’est revenue à l’esprit l’autre soir, alors que je regardais un documentaire diffusé sur Arte consacré aux créations artistiques générées par ChatGPT et consorts : L’IA va-t-elle tuer internet ?, de Mario Sixtus. Un professeur et essayiste, spécialiste de l’IA – peu importe son nom, c’est son argument qui nous intéresse ici – intervenant dans le film, y relatait une expérience : un panel de personnes avait été invité à lire une série de poèmes – parmi lesquels certains générés par IA ont été introduits à leur insu − et à désigner leurs préférés.
Visiblement groggy, l’essayiste livre le résultat : incroyable, certains ont préféré les poèmes générés par la machine ! Et de conclure que nous aurions alors atteint un stade où les poèmes produits par l’IA peuvent rivaliser avec ceux écrits par des humains et que, s’ils venaient à être publiés, ils pourraient même “marcher”.
J’ai été étonné de son étonnement par rapport au résultat du test. Les modèles d’IA sont entraînés sur des centaines de milliers de poèmes existants – puisant leur “inspiration” dans toute l’anthologie poétique universelle, de Homère à Ocean Vuong en passant par Dante, Goethe, Hugo, Rimbaud, T. S. Eliot, “lus” en quelques minutes à peine. Donc leurs productions sont optimisées pour correspondre à ce que les humains trouvent acceptable ou plaisant.
La capacité supérieure de l’IA à produire du déjà-écrit s’accorde parfaitement avec notre appétence pour le déjà-vu.
Il n’y a là aucun miracle créatif, juste la conséquence de la modélisation de schémas existants. Mais qui entre parfaitement en résonance avec notre biais de familiarité, celui qui nous fait naturellement aimer – au moins dans un premier temps – ce qui a pour nous un air de famille. Bref, cette capacité supérieure de l’IA à produire du déjà-écrit s’accorde parfaitement avec notre appétence pour le déjà-vu.
On enfourche ensuite un scénario balisé : celui du déclin culturel. La machine dépassant l’humain et l’IA postulant comme auteur de best-sellers. C’est là que sa logique rejoint celle de notre laborantin tortionnaire de grenouilles. Car la production et la réception d’une œuvre ne tiennent pas uniquement à sa qualité intrinsèque – si tant est que cela existe. Nous ne goûtons jamais une œuvre en blind-test : elle est toujours le fruit d’une production sociale non-euclidienne, travaillée par les caprices du désir triangulaire et des boucles de rétroaction lunatiques. Notre spécialiste pense à tort que nous achetons ce que nous aimons. En réalité, c’est l’inverse : nous aimons ce que nous achetons.
Ceux qui s’émerveillent des aptitudes d’une IA à imiter la poésie semblent ignorer que ce qui transforme un texte – une simple succession de lettres et phrases – en œuvre, c’est l’alchimie du corps social. Ils seraient inspirés de réserver une part de leur émerveillement à cette autre machine : ses mécanismes sont au moins aussi retors et complexes que ceux de l’IA.