Quoi qu’on pense de la politique vénézuélienne passée, qui a provoqué l’exil de près de 10 millions d’habitants et plongé sa population dans une indigence extrême, l’invasion et la probable occupation de ce pays marquent un tournant historique.
Si l’arrestation du dictateur vénézuélien et la fin de son régime constituent indéniablement un soulagement pour un peuple à bout de souffle, cette opération répond également à des impératifs stratégiques majeurs pour Washington. Il s’agit pour les États-Unis de sécuriser des réserves pétrolières immenses, jusqu’ici partiellement orientées vers la Chine, tout en envoyant un signal de puissance au reste du monde.
On le comprend aisément : cette intervention militaire, qui réactive la doctrine Monroe et son corollaire Roosevelt, vise avant tout à restaurer la crédibilité du dollar. La devise américaine repose en effet sur une promesse implicite, celle d’une capacité d’intervention universelle des États-Unis. En agissant ainsi, l’administration Trump répond à une volonté de réaffirmer une suprématie incontestable face à la Russie et à la Chine, renouant avec une tradition de projection de puissance dont la prochaine étape stratégique pourrait, logiquement, concerner le Groenland.
Cependant, les conséquences géopolitiques de cette décision sont lourdes. En premier lieu, elle risque de légitimer, par effet de miroir, l’occupation d’une partie de l’Ukraine par la Russie et de conforter les velléités chinoises à l’égard de Taïwan. Ces actions de force se retrouveront désormais diluées dans un gigantesque « renvoi dos-à-dos » diplomatique. De manière insidieuse, ce précédent affaiblit la position morale de l’OTAN, car si le droit international devient à géométrie variable, l’Alliance pourrait se trouver paralysée face à une éventuelle déstabilisation des États baltes par Moscou. Face à cela, l’Europe accentue son alignement sur Washington, refusant de condamner l’opération, peut-être jusqu’à ce que la logique expansionniste ne vienne toucher ses propres intérêts stratégiques au Nord.
Une autre interrogation subsiste quant à l’aboutissement de cette occupation. Nation née de l’indépendance et non de la colonisation, les États-Unis ne possèdent pas de culture de gestion impériale à long terme. L’histoire récente, du Vietnam à l’Afghanistan, en passant par l’Irak, démontre leur difficulté à transformer des victoires militaires éclair en stabilité politique durable.
Au fond, les États-Unis renouent ici avec leur « Destinée manifeste ». On observe souvent que ce pays tend à projeter sa politique intérieure vers l’extérieur pour résoudre ses propres tensions. Les États-Unis sont une nation sous haute pression, caractérisée par une compétition sociale exacerbée et une forme de darwinisme social assumé qui, s’il favorise une immense créativité, engendrent aussi des écarts de richesse stupéfiants. Dans ce modèle où la solidarité institutionnelle est moindre qu’en Europe, le citoyen est souvent seul face à son destin, tel un électron en mouvement permanent obligé de prouver chaque jour sa valeur. Lorsque le malaise sociétal devient trop intense, la désignation d’un théâtre d’opérations extérieures permet de ressouder la nation autour d’un objectif commun.
Alors que l’on aurait pu croire, lors de son élection, que Donald Trump intérioriserait la violence sociétale américaine en prônant l’isolationnisme, l’opération vénézuélienne prouve qu’il renoue avec la tradition interventionniste pour sanctuariser la puissance américaine. L’année 2026 commence donc par un séisme géopolitique majeur, et nous n’en sommes qu’à la première semaine.