Paul Vacca

Elon Musk, l’empereur contre-attaque

Paul Vacca Romancier, essayiste et consultant

On avait plus ou moins laissé Elon Musk exultant à la Maison Blanche avec son fils X Æ A-12 sur les épaules en Napoléon geek rugissant. Puis ce fut la disgrâce. Mais comme l’Empereur à l’île d’Elbe, il n’est pas anéanti. Il observe, calcule, prépare son retour. Sa chute n’est qu’un moment de latence dans le continuum de son projet impérial. Marginalisé dans le débat politique américain, Musk a certes perdu la centralité héroïque qu’il occupait. Mais il prépare son retour. Pour un empire, non plus territorial, mais cosmologique : celui des world models.

Car l’annonce récente que xAI, la branche IA de Musk, s’apprête à lancer un great AI-generated game avant la fin de l’année prochaine ne relève pas de la rubrique divertissement. Il faut plutôt y voir comment l’IA s’apprête à faire du monde réel son terrain de jeu. Les world models que Musk cherche à développer ne se contentent plus de traiter du texte, comme le font les modèles de langage à la ChatGPT : ils visent à reproduire, simuler et expliquer le monde physique, avec ses objets, ses lois et ses interactions causales.

Pour ce faire, xAI aurait recruté des spécialistes venus de Nvidia, la société qui a précisément rendu possibles ces simulations massives grâce à la puissance de ses GPU (graphics processing units). Au-delà de la création d’un environnement 3D interactif, il s’agit de donner à une machine une “compréhension opératoire du monde”, une cartographie de causalité qui lui permette d’anticiper et d’agir dans des environnements complexes. Ces world models incarnent une idée centrale : la machine, pour interagir efficacement avec la réalité, a besoin d’une explication du monde, pas seulement d’une accumulation de données.

Ainsi, chaque vidéo analysée, chaque trajectoire robotique, chaque interaction simulée participe à la construction d’une cosmologie interne à l’IA, un modèle cohérent qui relie action et conséquence, objet et fonction, règle et résultat. Or pourquoi rester en si bon chemin et donner à la machine non seulement une compréhension du monde, mais un monde à comprendre : un monde reconstruit. Bref, en profiter pour refaçonner le réel.

C’est là toute l’ironie du sort : en se séparant de Trump, Musk s’émancipe du champ politique, mais pour prolonger, sous une autre forme, le même geste impérial. Là où Trump avec Maga est parvenu à ériger une forme de world model, une cosmologie alternative au réel où la seule cohérence interne suffit à faire vérité, Musk en entreprend la version machinique. Ce n’est plus le langage et les slogans qui refont le monde, mais le modèle. La causalité remplace la narration, mais le projet demeure identique : donner à la réalité une architecture propriétaire.

L’intelligence artificielle et la communication ont ceci en commun d’être des architectes de mondes : de mondes que l’on peut comprendre, habiter et – parfois – croire.

Les hooks trumpiens commeDrain the Swamp !” ou “Fake News !” fournissaient une puissance symbolique qui entraînait les esprits dans un modèle explicatif alternatif. Les plateformes comme Truth Social ou même les casquettes sont devenues les infrastructures concrètes de cet écosystème Maga, le rendant “habitable” comme j’ai pu le développer récemment dans un article pour le Grand Continent.

Chassez la bromance, elle revient au galop : l’univers de Trump et les world models de Musk s’acoquinent dans la fabrication de mondes explicatifs. Le premier élabore une cosmologie du sens politique pour ses partisans, les seconds construisent une cosmologie de la causalité physique pour les machines. Dans les deux cas, des infrastructures – symboles ou silicium – forment le socle de mondes habitables. L’intelligence artificielle et la communication ont ceci en commun d’être des architectes de mondes : de mondes que l’on peut comprendre, habiter et – parfois – croire.

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