Paul Vacca

Cinquante nuances de silences: ce n’est pas qu’une absence de bruit, c’est un langage aux multiples significations

Paul Vacca Romancier, essayiste et consultant

Le silence, personne ne l’a jamais entendu, car il n’existe en réalité qu’au cœur inhabité de l’espace. Et pourtant, les pieds sur terre, nous croyons tous savoir parfaitement ce qu’il est : une absence de bruit. Or cette définition clinique ne rend pas compte de sa véritable nature pour nous. Et si le silence n’était pas l’absence de son, mais plutôt son envers, son négatif ? Comme l’espace non euclidien qui contient toutes les géométries alternatives ou la musique atonale qui abrite en puissance toutes les mélodies possibles ? Le compositeur John Cage, en 1952, avec son œuvre musicale 4’33’’ – décrite comme 4 minutes et 33 secondes de silence – avait exploré l’idée que le silence n’existe pas, qu’il est toujours empli de bruits parasites. Et qu’il n’était en réalité qu’une forme de géométrie invisible, le cadre modifiant la perception de ce qui le traverse.

C’est dans ce monde vertigineux que nous invite Laurence Joseph avec son essai Nos silences – Savoir les écouter paru aux éditions Autrement. La psychologue clinicienne et psychanalyste nous guide dans la terra incognita des silences, où ceux-ci ne sont pas une simple absence de bruit, mais un langage aux multiples significations, nous révélant le rôle subtil, mouvant, plastique et parfois insaisissable qu’ils occupent dans nos sphères personnelles, sociales et politiques.

Pour ce faire, Laurence Joseph nous propose un parcours fluide et lumineux à la fois littéraire, philosophique, mythologique et artistique où les plumes de Neige Sinno, Sarah Chiche, Mohamed Mbougar Sarr, Vercors, Annie Ernaux, Georges Dumézil, Freud ou les déesses latines Angerona et Tacita viennent éclairer ses propres expériences en tant que praticienne. L’autrice nous raconte ainsi les silences nécessaires qui apaisent et permettent la réflexion, comme dans la méditation ou la contemplation. Elle nous dépeint ceux implosifs qui viennent couronner en point d’orgue les moments de joie, de plaisir, d’amour, d’euphorie ou d’accomplissement, tous ces instants littéralement ineffables.

Le silence, capable tout à la fois d’abriter et de protéger comme d’enfermer, d’humilier ou d’exclure.

Elle nous parle aussi des silences accueillants, réceptacles d’écoute permettant à l’autre de s’exprimer librement, de s’ouvrir à la parole, des silences tremplins qui ponctuent la thérapie ou le débat, ouvrant la voie aux récits. Mais à l’inverse, Laurence Joseph ausculte à la lumière crue de l’actualité récente les silences oppressifs, liés à l’indicible, ceux qui enferment, humilient ou imposent des barrières, ceux qui scellent des traumatismes, des secrets de famille, des tabous, des violences sous le joug de l’omerta. De même qu’elle analyse les silences collectifs, conscients ou non, liés aux non-dits historiques ou sociaux, reflétant des exclusions ou des dénis collectifs, comme ces silences sur des événements traumatiques ou des exclusions sociales.

Ainsi le silence apparaît-il sous nos yeux, comme révélé à l’encre sympathique, dans sa nature profondément mouvante et complexe, capable tout à la fois d’abriter et de protéger comme d’enfermer, d’humilier ou d’exclure. Dans une coda émouvante, l’autrice nous ouvre à la part silencieuse de sa propre pratique : le vertige presque insoutenable qui habite une ou deux minutes muettes face à ses clients, dans l’attente fébrile du mot libérateur qui viendra enfin abattre la brume. Grâce à son écriture poétique et sensible, Laurence Joseph parvient à donner aux silences les atours d’une langue familière, à faire écho à nos expériences intimes tout en nous rendant vigilants face aux silences assourdissants qui travaillent la société. Une fois ce livre refermé, vous n’écouterez plus les silences de la même manière.

Vous avez repéré une erreur ou disposez de plus d’infos? Signalez-le ici

Partner Content