Amid Faljaoui

Bart De Wever et le séparatisme caché

Bart De Wever ne parle plus de séparatisme. Normal. Il n’en a plus besoin. Il y a vingt ans, il lançait des faux billets à la frontière linguistique pour dénoncer une Wallonie “accrochée” aux transferts. À l’époque, la Belgique était un problème à régler. Mais nous sommes en 2026 et la coalition Arizona fête sa première année au pouvoir.

Une partie du débat public s’extasie. Bart De Wever aurait-il changé ? Depuis l’affaire Euroclear, la presse nationale salue son sérieux budgétaire, son ton apaisé, son sens de l’État. Il ne parle plus de scission. Plus de communautarisme. Il parle gestion. Et les bourgeois de Bruxelles s’extasient en l’écoutant parler la langue de Molière aux Grandes Conférences Catholiques. Tout contents qu’ils sont de voir qu’il leur parle de géopolitique, de budget et pas de séparatisme.

Mais la vraie question est ailleurs : pourquoi parlerait-il encore de séparatisme ? Car le pouvoir ne se prend plus avec des slogans. Il se prend avec des leviers. Regardez les grands donneurs d’ordre fédéraux : Proximus, Belfius, la SNCB, Bpost, le ministère des Finances, la Défense, Brussels Airport. Ce sont eux qui orientent des milliards d’euros. Ce sont eux qui choisissent les technologies, les partenaires, les standards. Autrement dit : ce sont eux qui décident, très concrètement, quels territoires gagnent et lesquels décrochent.

Bien sûr, les dirigeants de ces institutions (tous néerlandophones aujourd’hui) ne le diront jamais. Peut-être ne s’en rendent-ils même pas compte. Mais un tropisme s’est installé à l’insu de leur plein gré. Les appels d’offres privilégient des écosystèmes technologiques (IA, cybersécurité, plateformes) que la Flandre a structurés depuis des années. Beaucoup moins la Wallonie.

La Belgique de 2026 est en gestion téléguidée par la Flandre

Résultat : pour de nombreuses PME wallonnes, le risque n’est pas l’exclusion brutale, mais le déclassement progressif. La sous-traitance. La maintenance. Pendant que la valeur ajoutée et l’innovation s’enracinent ailleurs. Même à la Défense, le mouvement est visible. L’industrie  de la défense classique reste largement wallonne, mais les nouveaux budgets massifs (technologiques, numériques, duals) sont appelés à se redéployer. Là où, autrefois, la Wallonie aurait sans doute reçu davantage.

Et puis, le verrou le plus silencieux reste celui des Ressources humaines. Dans beaucoup de grandes entreprises publiques et d’administrations fédérales, les DRH sont très souvent flamands. À Bruxelles, le constat est connu : à compétences égales, on recrute plus de néerlandophones. Un plafond de verre s’est installé pour les universitaires francophones comme le plafond de verre des femmes mais en moins visible.

La Belgique de 2026 n’est donc pas en crise. Elle est en gestion téléguidée par la Flandre.

Et ayons l’honnêteté de le reconnaître. Comme me le faisait observer un ami flamand : ce que les francophones vivent aujourd’hui, les Flamands l’ont vécu pendant des décennies. Jusqu’aux années 70, le pouvoir économique parlait français. Depuis, les rôles se sont inversés. La leçon est simple, presque brutale : le pouvoir économique finit toujours par devenir le pouvoir tout court.

La question n’est donc pas Bart De Wever a-t-il changé ? Elle est ailleurs, plus fondamentale. Avons-nous réalisé que le pouvoir a basculé, sans fracas, sans séparation formelle ? Et peut-on encore invoquer l’égalité politique quand on a perdu la main sur les leviers économiques ?

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