La fiche de paie reste un mystère pour les salariés belges

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Virginie Moriaux

Près de deux salariés belges sur trois ne comprennent pas vraiment leur fiche de paie. Entre le brut, le net, les primes … le document censé résumer le salaire mensuel reste aussi fermé qu’un coffre-fort. À cette opacité s’ajoute un autre problème: alors même que la directive européenne sur la transparence salariale sera bientôt d’application, le salaire demeure toujours un sujet tabou au travail.

À première vue, déchiffrer sa fiche de paie devrait être une action simple: quelques lignes, des chiffres, un montant final versé sur le compte bancaire. Dans la réalité, pour une majorité de Belges, elle ressemble plutôt à un casse-tête et à un décryptage digne du cryptex du Da Vinci Code.

Pas d’explications

Selon une récente enquête* menée par Tempo-Team en collaboration avec la professeure Anja Van den Broeck, spécialiste de la motivation au travail à la KU Leuven, près de la moitié des salariés belges (47,8%) considèrent leur fiche de paie comme un document complexe. Pire, un sur cinq (20,8%) n’y comprend rien du tout et à peine un sur trois (36,3%) en maîtrise réellement tous les éléments.

Cette incompréhension est d’autant moins surprenante que plus de la moitié des salariés (57%) n’ont jamais reçu d’explications sur les informations figurant sur leur fiche de paie, alors que 42% aimeraient en obtenir.

Pour la professeure Van den Broeck, mieux expliquer le contenu de la fiche de paie permettrait d’y voir plus clair et d’en renforcer la transparence. “Le calcul de votre salaire devient beaucoup plus clair quand vous comprenez ce qui est ajouté ou déduit. Des éléments comme le nombre d’enfants à charge, votre commission paritaire, mais aussi votre statut et votre fonction interviennent tous dans le calcul du montant versé sur votre compte à la fin du mois. Ces informations jouent un rôle primordial pour savoir comment passer du brut au net ou pour pouvoir comparer objectivement votre rémunération à celle d’autres personnes. En saisir la logique aide à légitimer ce que l’on gagne.”

Trop complexe et erreurs fréquentes

Brut, net, primes, bonus, avantages en nature, retenues fiscales, cotisations sociales… La multiplication des lignes et des termes techniques rend la lecture de la fiche de paie difficile pour beaucoup. Si près de la moitié des salariés trouvent ce document complexe à déchiffrer, ce sentiment est encore plus marqué chez les jeunes. Ainsi 34% des plus de 55 ans partagent cette impression de complexité, mais la proportion grimpe à 54% chez les moins de 35 ans.

Malgré cette difficulté à comprendre la fiche de paie, les salariés sont nombreux à la vérifier. Six sur dix (60%) contrôlent souvent ou systématiquement que les chiffres sont corrects, 20% le fait parfois et un autre 20% vérifient rarement, voire jamais. Pourtant, cette vigilance n’est pas du temps perdu: plus de quatre salariés sur dix (41%) ont déjà découvert des erreurs sur leur fiche de paie, parfois même à plusieurs reprises.

“Ces chiffres montrent un paradoxe, indique la professeure Van den Broeck. La moitié des salariés jugent leur fiche de paie compliquée à comprendre. Mais ils sont nombreux à contrôler la leur et à y trouver des erreurs. » Et de préciser qu’une telle situation nuit à la confiance et au sentiment de reconnaissance. Or il est prouvé que la transparence et l’exactitude salariale ont un impact positif sur le bien-être au travail,”

Le salaire toujours tabou

À cette incompréhension s’ajoute un autre malaise: le tabou du salaire a la vie dure et parler des montants gagnés reste difficile, voire impossible, pour bon nombre de salariés.

Même si le salaire est un sujet important pour 85% des salariés, c’est également un sujet qui reste largement évité en entreprise. Un tiers des personnes interrogées (33%) affirment qu’il est volontairement esquivé dans les discussions entre collègues, et moins d’un quart (23%) en parlent avec leurs collègues directs.

Les jeunes sont toutefois un peu plus ouverts: 26% des moins de 35 ans abordent la question avec leurs collègues, contre 22% chez les 35-54 ans et 19% chez les plus de 55 ans.

Et cette réserve ne s’arrête pas aux échanges entre collègues. Seuls 15% des salariés savent combien gagnent leurs managers. Près de la moitié (48%) estiment qu’il n’existe aucun cadre formel pour aborder la question du salaire avec leur supérieur hiérarchique. Cette perception concerne 43% des hommes et 54% des femmes.

À peine un salarié sur trois (35%) a déjà négocié son salaire, là aussi avec une différence marquée selon le sexe: 42% des hommes l’ont fait, contre seulement 28% des femmes.

Lorsqu’ils parlent de leur salaire, les salariés le font avant tout dans leur sphère privée. Le top 5 des interlocuteurs est le suivant: le ou la partenaire (55%), les parents (28%), les amis (24%), les collègues directs (23%) et les frères et/ou sœurs (15%).

Top 5: Avec qui parlez-vous de votre salaire?
1. Mon/ma partenaire (55%)
2. Mes parents (28%)
3. Des amis (24%)
4. Des collègues directs (23%)
5. Mes frères et/ou sœurs (15%)

Satisfaction et sentiment d’injustice

Si près de trois quarts des salariés se disent satisfaits de leur rémunération et que 67% la jugent juste par rapport à celle des autres, la moitié des personnes interrogées estime néanmoins que son salaire ne reflète pas ses efforts.

On peut espérer que la directive européenne sur la transparence salariale (qui entrera en vigueur au mois de juin de cette année) facilitera ce dialogue autour des salaires et aplanira une partie des frustrations et les insatisfactions. Pour rappel : cette directive donnera aux salariés le droit de connaître et de comparer les rémunérations, afin de détecter plus facilement et contester les inégalités salariales injustifiées. Malgré cela, seule une minorité des personnes interrogées (13%) souhaite davantage de transparence concernant les rémunérations de leurs collègues.

« Les résultats de cette enquête montrent clairement que les employeurs ont tout intérêt à améliorer leur communication sur les salaires, pointe du doigt Aline Bernard, porte-parole de Tempo-Team. Il n’est pas seulement question de rendre la fiche de paie plus claire et plus compréhensible, mais aussi de créer une culture d’entreprise ouverte, dans laquelle on puisse aborder le sujet du salaire. »

Et de conclure, « le salaire touche à l’émotionnel, mais de la transparence sans contexte crée de la méfiance. Une vraie transparence ne consiste pas à partager des chiffres, mais à leur donner du sens. Les gens veulent sentir que leur salaire est juste et cela demande des explications, pas juste des tableaux. »

* Enquête conduite par Tempo-Team en 2025, en collaboration avec la professeure Anja Van den Broeck, spécialiste de la motivation au travail à la KU Leuven, et réalisée par un bureau indépendant auprès d’un échantillon représentatif (2000 salariés belges).

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