Adapter le modèle de l’abonnement à l’univers automobile avec une offre flexible, haut de gamme et 100 % digitale, voilà le pari du Belge Angel Fievez et de sa société Turismo qui dispose déjà d’une flotte de 175 voitures. Gros plan sur un autodidacte, entrepreneur-influenceur, qui veut bousculer les codes du secteur.
Il a le regard perçant, le verbe facile et le physique avenant. À tout juste 30 ans, Angel Fievez ressemble à ces influenceurs qui distillent leurs conseils sur la Toile et exhibent volontiers leur quotidien haletant. Mais c’est plus qu’une ressemblance. En quelques clics, l’internaute lambda aura vite compris que le jeune trentenaire fait bel et bien partie de cette caste numérique. Sur Instagram, Angel – son vrai prénom – flirte avec les 175.000 abonnés, contre 145.000 followers sur TikTok et 78.000 fans sur sa chaîne YouTube où il multiplie les vidéos décoiffantes.
Soit près de 400.000 “suiveurs” qui consomment régulièrement ses messages postés dans les coulisses des voitures de luxe. Pas mal pour un autodidacte qui veut révolutionner tout un secteur, mais aussi corriger une image qui est pourtant la rançon de sa gloire. “Je ne suis pas un influenceur, mais un entrepreneur qui a de l’influence, rectifie d’emblée Angel Fievez. C’est le message que je veux faire passer car c’est justement cette notion de l’entrepreneuriat que je veux mettre en évidence avec ma société Turismo qui est valorisée aujourd’hui à 40 millions d’euros.”
Fils d’ouvrier
Le businessman, influenceur “malgré lui”, savoure sa revanche sur ses jeunes années. “Tu es fils d’ouvrier, tu resteras fils d’ouvrier”, lui répétait régulièrement son père, actif dans la construction, sous le regard placide d’une mère femme au foyer. Une phrase a priori défaitiste qui a pourtant eu le mérite de booster l’adolescent.
Né à Soignies, élevé à Enghien “dans une famille pauvre” (sic), Angel Fievez ne brille pas à l’école, mais termine malgré tout ses humanités techniques à 18 ans. Le jeune homme est déjà passionné de voitures, décroche son permis de conduire et s’offre une première BMW Série 1 d’occasion (160.000 km au compteur) avec quelques milliers d’euros mis précieusement de côté. “Dès la première secondaire, j’ai fait un peu de business en achetant des t-shirts et des montres sur eBay que je revendais ensuite à l’école, sourit Angel Fievez. Cela m’a permis de gagner un peu d’argent, mais surtout de développer ce fameux esprit d’entreprendre.”
Fidèle à ses envies de business, le jeune Wallon entame des études supérieures à l’Ichec, mais il jette rapidement l’éponge et, conformément à l’avertissement paternel, suit alors les pas professionnels de son père en devenant ouvrier sur des chantiers. “Cela a duré très peu de temps, se souvient-il, à peine neuf mois, car j’ai très vite compris que ce métier ne m’offrirait aucune perspective.”
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De l’immo à l’auto
Grâce à une connaissance, Angel Fiévez rebondit ensuite dans l’immobilier où il fait ses véritables armes commerciales à 20 ans. Il se révèle bon vendeur, reprend même une agence Century 21 à son nom, avant de déchanter quelques mois plus tard, miné par la découverte de plusieurs cadavres dans le placard. Dépité, l’homme jette à nouveau l’éponge.
Nous sommes en 2016, le futur patron de Turismo n’a que 21 ans à peine. Confronté à un “gros questionnement”, Angel Fiévez puise alors une énergie bienfaitrice dans sa passion automobile, histoire de se fixer une nouvelle trajectoire professionnelle. Sa très courte carrière immobilière lui a en effet permis d’acheter une jolie Jaguar F-Type et il décide de mettre cette voiture de sport en location via son propre réseau, avec une page Facebook dédiée à cette activité inédite. “Mon tout premier client était un chirurgien orthopédique qui, à l’époque, avait besoin d’un petit bolide pour un événement sur le circuit de Mettet, raconte l’entrepreneur. Cette première expérience m’a permis de poser les jalons d’un business model qui allait ensuite évoluer, avec l’achat d’une deuxième, puis d’une troisième voiture. Depuis, nous sommes devenus amis et ce premier client a même acquis des parts dans ma société.”
La sauce prend tout doucement et Angel Fievez crée une première entreprise, Gentleman and Cars, qui se répartit entre deux services : la location à court terme (des voitures de luxe pour un week-end par exemple) et le leasing “part time” (le partage d’une même voiture entre plusieurs clients sur une longue période, selon un calendrier défini).
L’aventure n’est pas un long fleuve tranquille. Le jeune patron fait preuve de débrouillardise financière, certes, mais il subit plusieurs coups durs qui le poussent peu à peu à imaginer un tout nouveau projet : un système d’abonnement simple, flexible et exclusivement en ligne, qui permet au client de changer de voiture comme de chemise (ou presque), sans jamais en être le propriétaire. En clair, devenir “le Netflix de la voiture haut de gamme” en offrant de multiples expériences automobiles à l’abonné tout au long de l’année : une berline au printemps, un cabriolet en été, un 4X4 en hiver… Avec un nom de code : Turismo.
Covid et rebond

Les bases de ce service inédit se dessinent lentement, mais le coronavirus vient stopper net l’engouement de l’entrepreneur impatient. La Belgique est à l’arrêt, les voitures ne se louent plus et Angel Fievez met la clé de Gentleman and Cars sous le paillasson. Nouvelle désillusion, nouvelle remise en question et premier voyage à Dubaï en plein covid pour se vider la tête.
Là-bas, il expose son projet Turismo à un ami proche qui trouve l’idée fantastique et l’exhorte à relancer le moteur après la pandémie. De retour aux affaires, l’entrepreneur wallon s’exécute avec un nouveau business model pour sa future société. Fini la location à court terme et le leasing classique. Terminé les transactions avec de l’argent liquide. Turismo proposera son service d’abonnement de voitures via une plateforme en ligne, avec différents services selon la formule choisie et une livraison à domicile… comme un colis Amazon !
“En juin 2021, j’ai fait une demande de financement de 150.000 euros à la banque étatique du Luxembourg qui, contre toute attente, a été acceptée, se remémore Angel Fievez. J’ai pu relancer mon activité de location automobile et affiner mon projet Turismo pour un lancement effectif l’année suivante. Fin 2022, on avait déjà une belle flotte d’une vingtaine de voitures avec un chiffre d’affaires de 2 millions d’euros.”
Des fans actionnaires
Petit à petit, le bouche-à-oreille s’installe et une clientèle curieuse succombe aux charmes de ce nouveau “Netflix de la voiture” basé au Luxembourg. Mais surtout, Angel Fievez profite de son statut d’entrepreneur-influenceur pour raconter son quotidien sur Instagram, TikTok et YouTube à coups de belles carrosseries et de cylindres vrombissants. Son nombre d’abonnés monte en flèche et rejaillit sur son business.
Mieux, la puissance des réseaux sociaux électrise ses fans et garantit un certain enthousiasme quand une levée de fonds se profile à l’horizon. “L’année dernière, Turismo a levé 1 million d’euros en 15 minutes, et 2 millions en 24 heures”, confie l’entrepreneur. Aujourd’hui, il y a plus de 3.700 actionnaires répertoriés qui représentent 8% du capital de la société à travers cette communauté, mais je reste l’actionnaire majoritaire avec 67% des parts et les 25% restants sont détenus par d’autres actionnaires plus importants.”
“Nous comptons actuellement 200.000 visiteurs par mois sur notre site web, avec parfois 100 demandes d’abonnement certains week-ends.” – Angel Fievez
Sur le site www.turismorentcars.com, les modèles rutilants s’affichent avec leurs caractéristiques et leur prix mensuel qui s’intègre dans la formule d’abonnement choisie. De la Mercedes GLC (395 euros par mois) à la Lamborghini Aventador SVJ (10.170 euros par mois), en passant par la Porsche 992 Carrera (1.816 euros par mois) ou la Ferrari Roma (4.326 euros par mois), le choix est vaste, mais toujours haut de gamme, avec une formule “tout compris” : assurance omnium, taxes, assistance, entretien et changement de pneus été/hiver.
“Aujourd’hui, nous avons une flotte de 175 voitures qui nous appartiennent – même si certaines sont toujours en financement – et qui représentent une valeur totale de 17 millions d’euros hors TVA, détaille Angel Fievez. La demande n’est pas un problème puisque nous comptons actuellement 200.000 visiteurs par mois sur notre site web, avec parfois 100 demandes d’abonnement certains week-ends. Le problème, c’est plutôt la capacité de financement, justement, pour suivre le mouvement.”
Objectif licorne
Pour l’instant, Turismo propose ses services au Luxembourg, en Belgique, en France et depuis peu en Suisse, mais le jeune patron voit grand, très grand. Il vise un développement à l’international avec plusieurs milliers de voitures disponibles chez Turismo dans les cinq années à venir. “Pour cette année 2025, nous devrions atteindre les 10 millions de chiffre d’affaires, enchaîne Angel Fievez, mais à l’horizon 2030, l’ambition est d’avoir une flotte d’une valeur de 500 millions d’euros et d’atteindre le statut de licorne avec une valorisation de l’entreprise à un milliard d’euros. Dans le secteur automobile, le marché de l’abonnement n’en est qu’à ses balbutiements et il faut s’attendre à de vrais bouleversements.”
“À l’horizon 2030, l’ambition est d’atteindre le statut de licorne avec une valorisation de l’entreprise à 1 milliard d’euros.” – Angel Fievez
Louer une voiture plutôt que l’acheter, avec une formule d’abonnement beaucoup plus flexible que les locations actuelles et une offre 100% digitale principalement haut de gamme, voilà le parti pris par Turismo qui surfe sur la tendance actuelle en visant un succès “à la Netflix”. En 2021 déjà, la société Boston Consulting Group estimait en effet que le marché de l’abonnement automobile pourrait atteindre 30 à 40 milliards de dollars en 2030, rien qu’en Europe et aux États-Unis, soit jusqu’à 15% des ventes de voitures neuves par an. De quoi bousculer un secteur historiquement dominé par l’achat et le leasing classique…
Retour vers le futur
Porté par une croissance spectaculaire, l’entrepreneur-influenceur poursuit ses rêves d’expansion en affichant régulièrement, sur les réseaux sociaux, ses expériences de conduite au volant des plus beaux bolides du monde. Maîtres-mots : luxe, vitesse et volupté.
Serein, il jette volontiers un coup d’œil dans le rétroviseur, redécouvrant ses jeunes années et cette fameuse phrase de son père lui répétant qu’il resterait fils d’ouvrier. Avec le recul, cet avertissement paternel a pris une autre dimension. Dans l’âme, Angel Fievez est bel et bien resté fils d’ouvrier, avec toute la fierté de son histoire et du chemin parcouru. Mais il a surtout prouvé qu’un fils d’ouvrier, autodidacte et déterminé, peut aussi réussir à gravir, un à un, les échelons de la réussite. Une question d’audace et de volonté.
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