Le cliché du patron tout-puissant qui se croit au-dessus des lois et qui se permet de harceler des employés est archi-répandu. Le schéma inverse, en revanche, semble inconcevable. C’est pourtant une réalité relativement courante. Zoom sur le harcèlement ascendant en compagnie de Danièle Zucker, docteure en psychologie clinique et enquêtrice sur le harcèlement en entreprise.
Un employé fait vivre un enfer à son patron. Personne ne bouge le petit doigt. La victime elle-même ne trouve aucune issue pour s’en sortir. Le scénario est invraisemblable, mais il n’est pas rare que Danièle Zucker en soit témoin lors de ses enquêtes en entreprise.
Après avoir dirigé l’unité des urgences psychiatriques du CHU Saint-Pierre pendant 15 ans, elle s’est formée à l’analyse du comportement criminel et aux techniques d’audition auprès des pionniers de la méthode du profiling au FBI. Elle a étendu cette expertise et dirige désormais, avec l’avocate-enquêtrice Nathalie Leroy, le réseau “H.E.R”, spécialisé dans les enquêtes sur le harcèlement moral et sexuel au travail.
TRENDS-TENDANCES. Pourriez-vous commencer par définir le harcèlement ascendant ?
DANIÈLE ZUCKER. Il survient lorsqu’un subordonné cible un supérieur hiérarchique pour le harceler et, plus globalement, lui rendre la vie compliquée. Le fait de détenir l’autorité semble incompatible avec le statut de victime. Et c’est ce qui rend ce phénomène difficilement reconnaissable, tant au sein de l’opinion publique qu’en entreprise.
À quelle fréquence rencontrez-vous ce genre de cas ?
Personnellement, 38% des cas de harcèlement sur lesquels j’enquête relèvent du harcèlement ascendant. Mais ce ne sont que nos chiffres. Certaines recherches ont abouti à une fréquence encore plus élevée, d’autres moins. Cela s’explique par le fait que c’est une problématique très peu étudiée. Quoi qu’il en soit, c’est beaucoup plus courant qu’on ne le croit.
Quels motifs poussent certains employés à harceler leur supérieur ?
Cela peut être lié à une insatisfaction ou à de la jalousie. Le harcèlement peut aussi être utilisé dans un esprit de compétition, pour pousser à bout celui dont on convoite le poste. Cela peut également être une vengeance à la suite d’une décision ou de paroles qui ont blessé. Parfois, plusieurs motifs s’additionnent et forment un terreau fertile à une colère intérieure qui finit par s’exprimer par un comportement harcelant. Enfin, on peut assister à du harcèlement ascendant dans le cadre de luttes politiques au sein des grandes entreprises, en lien avec des syndicats.
Quelle forme cela peut-il prendre ?
Cela commence souvent par des comportements passifs-agressifs : arriver systématiquement en retard, ne pas remettre son travail en temps et en heure, ne pas partager des informations dont le supérieur a besoin, déformer ou exagérer ses propos, faire circuler des rumeurs, etc. Ces actes visent à empêcher le supérieur d’atteindre les objectifs qui lui sont fixés. Ensuite, ça peut devenir plus ouvertement agressif. J’ai déjà vu des subalternes hurler sur leur supérieur et même le menacer physiquement.
“Personnellement, 38% des cas de harcèlement sur lesquels j’enquête relèvent du harcèlement ascendant.” – Danièle Zucker
Quel est le but du harceleur ?
Son objectif est de déstabiliser sa victime jusqu’à ce qu’elle commette réellement des erreurs. Le harceleur n’attend que ça. Il peut alors s’en emparer pour pointer ces fautes du doigt et émettre des critiques qui peuvent paraître fondées. C’est un engrenage infernal qui aboutit à la ruine psychologique du supérieur.
N’importe quel employé frustré peut harceler son patron ?
Non. Nombreux sont les travailleurs qui râlent sur leurs supérieurs sans pour autant les harceler. C’est propre à certaines personnalités. Cela concerne généralement des personnes qui ont des traits du narcissisme, de la psychopathie et de la perversité. Parfois, on retrouve également des ingrédients de la paranoïa. Aussi, ce sont souvent des personnes qui utilisent le déni comme mécanisme de défense. Lorsqu’on les confronte à leur comportement harcelant, elles le minimisent, en rient ou le réfutent. Et elles n’hésitent pas à inverser la situation. C’est la phase finale du processus : elles se plaignent d’être harcelées par leur supérieur. Le pire, c’est qu’on aura davantage tendance à les croire étant donné que cela rejoint la vision classique du harcèlement, avec un supérieur qui harcèle son subalterne.
Ces personnes ne craignent pas de perdre leur emploi ?
Non, c’est ancré dans leur personnalité. C’est alors surtout lié à la psychopathie : au travail ou ailleurs, on se croit au-dessus des règles. Pour peu que cette personne occupe une fonction particulière dans l’entreprise ou qu’elle soit proche d’un autre supérieur susceptible de la protéger, ça peut faire des ravages.
Les harceleurs peuvent faire d’autres dégâts dans l’entreprise ?
Bien sûr. D’abord, il faut savoir que les harceleurs font rarement une seule victime. En outre, ils aiment créer une petite cour à leurs pieds. On y retrouve des personnes qui préfèrent être dans leur camp plutôt que dans celui de la victime, ainsi que des employés qui pensent pouvoir tirer des bénéfices de la situation. Cela finit par former des clans, ce qui ruine toute velléité de former un esprit d’équipe dans l’entreprise. Enfin, les harceleurs ont souvent des comportements délictueux, comme le vol, des faux, de l’escroquerie qui mettent toute l’entreprise en difficulté. C’est pour ça que c’est une problématique qu’il faut prendre avec le plus grand sérieux possible.
Pourquoi le harcèlement ascendant est-il particulièrement difficile à déceler ?
En plus d’être très peu reconnu, c’est un phénomène que les victimes mettent énormément de temps à identifier. J’ai rencontré des DRH et des directeurs financiers qui, par leurs fonctions, pensaient qu’ils ne pouvaient pas être victimes de harcèlement. Ils encaissent les coups, mais ils ne mettent pas les bons mots dessus. Une victime qui a un statut hiérarchique supérieur à son agresseur, ça semble impossible.
Certains traits de personnalité sont-ils davantage associés au risque d’être victime de harcèlement ?
Non, tout le monde peut l’être. En revanche, certaines situations favorisent le harcèlement ascendant. Je pense aux grands changements institutionnels : ça peut frustrer certains subalternes, qui tiennent leur supérieur comme responsable et le prennent en grippe. Cela peut aussi survenir quand le supérieur est isolé géographiquement dans l’entreprise ou lorsqu’un nouveau manager débarque dans une équipe. On peut aussi assister à du harcèlement ascendant lorsque la situation dénote par rapport à la culture d’entreprise : une femme qui dirige des hommes à l’armée, ça passe difficilement chez certains. Enfin, les jeunes supérieurs peuvent davantage être la cible de harcèlement de la part de leurs employés.
Quels sont vos conseils pour se prémunir de tels comportements ?
La meilleure façon de se protéger est d’avoir, dans l’entreprise, un système d’alerte efficace. Chacun doit savoir qui contacter. Il faut aussi que les formations sur le harcèlement abordent la question sous toutes ses formes. Si on sait que le harcèlement ascendant existe, on le reconnaîtra plus facilement. De plus, les supérieurs se doivent de fixer certaines limites. Aujourd’hui, on évolue vers un système hiérarchique de moins en moins vertical. On tient à intégrer tous les employés dans les processus de décision. C’est une excellente chose. Cependant, ça profite aussi aux personnes dotées des traits de personnalité propices au harcèlement, qui s’engouffrent dans les moindres failles. Quand les curseurs sont trop bas, il leur est plus facile de harceler et de retourner la situation. D’où l’importance, pour l’ensemble de la hiérarchie, de les repérer et de poser les limites là où il le faut.
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