Lancé en grande pompe en octobre 2016 par le président Emomali Rakhmon, très attaché au projet, le chantier du barrage de Rogoun n'est pas terminé: un seul des six générateurs devant au total être mis en service sera lancé vendredi. A terme, d'ici une dizaine d'années, il doit produire 3.600 mégawatts, soit l'équivalent de trois réacteurs nucléaires de nouvelle génération que vend le groupe russe Rosatom dans la région.

Pour le Tadjikistan, qui souffre d'un déficit chronique d'alimentation en électricité et de nombreuses coupures de courant l'hiver, le barrage de Rogoun est donc "vital", comme l'a répété à de nombreuses reprises M. Rakhmon.

Confié au groupe italien Salini Impregilo pour 3,9 milliards de dollars (3,1 milliards d'euros), il est situé à 100 kilomètres à l'est de la capitale Douchanbé et va devenir, avec ces 335 mètres de hauteur soit 30 de plus que le barrage chinois de Jinping I, la plus haute construction du genre au monde.

Il est même devenu "un concept de consolidation nationale", explique à l'AFP le chercheur Abdougani Mamadazimov, rappelant que le pays peine à se relever d'une guerre civile de cinq ans qui fit 150.000 morts dans les années 1990. Pas étonnant donc que certains aient proposé de baptiser le barrage du nom d'Emomali Rakhmon, accusé dans le passé de mégalomanie par ses détracteurs. Pourtant, les doutes fusent autour des réels besoins du Tadjikistan pour ce barrage. Le pays compte déjà à Nourek (sud-ouest) un des plus importants barrages de la planète, mis en service à l'époque soviétique, et certains experts craignent que les autorités aient voulu voir trop grand. Au pouvoir depuis 1992, le chef d'Etat de 66 ans avait déjà inauguré en 2011 le "mât de drapeau le plus haut du monde" (165 mètres).

Zone sismique intense

Douchanbé se targue aussi d'accueillir la plus grande bibliothèque de la région, la plus grande maison de thé au monde et va bientôt accueillir le "plus grand et beau théâtre d'Asie Centrale", selon Emomali Rakhmon. Pour démesurés qu'ils soient, ces projets ne présentaient aucun risque écologique. Mais Rogoun est situé "dans une zone sismique intense et plusieurs études ont averti des risques pour un bâtiment aussi grand qu'un barrage", a indiqué par e-mail à l'AFP Filippo Menga, maître de conférence en géographie humaine à l'université de Reading (Grande-Bretagne).

Les risques géopolitiques du projet, dans une région désertique où l'accès à l'eau est limité, ont en revanche diminué depuis la mort en 2016 du président ouzbek Islam Karimov. Celui-ci était féroce opposant du barrage, l'Ouzbékistan, notamment son secteur agricole et la culture du coton, dépendant de l'eau venant du Tadjikistan. La menace était grande, l'Ouzbékistan étant plus peuplé et puissant militairement que le Tadjikistan, mais le successeur d'Islam Karimov, Chavkat Mirzioïev, s'est rapproché de son voisin tadjik et a entamé une détente inédite dans les relations entre les deux pays.