Dans une région qui aime tant railler les Etats-Unis, les Iraniens furent longtemps parmi les plus pro-Américains. Pendant que les religieux hurlaient "mort à l'Amérique", de nombreux Iraniens s'enorgueillissaient des liens culturels, familiaux et universitaires qu'ils entretenaient avec Los Angeles, où vit la plus importante communauté iranienne émigrée. Au lendemain des attentats du 11 septembre 2001, on assista même à des veillées de solidarité dans le centre de Téhéran. Mais en 2018, tous les Iraniens, jusqu'aux plus farouchement laïcs, vont resserrer les rangs autour du régime des mollahs.
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Dans une région qui aime tant railler les Etats-Unis, les Iraniens furent longtemps parmi les plus pro-Américains. Pendant que les religieux hurlaient "mort à l'Amérique", de nombreux Iraniens s'enorgueillissaient des liens culturels, familiaux et universitaires qu'ils entretenaient avec Los Angeles, où vit la plus importante communauté iranienne émigrée. Au lendemain des attentats du 11 septembre 2001, on assista même à des veillées de solidarité dans le centre de Téhéran. Mais en 2018, tous les Iraniens, jusqu'aux plus farouchement laïcs, vont resserrer les rangs autour du régime des mollahs. L'interdiction de délivrer des visas d'entrée aux Etats-Unis à tous les Iraniens (et pas seulement aux terroristes) promulguée par Donald Trump et sa référence au golfe Arabique et non au golfe Persique, comme il fut longtemps appelé officiellement aux Etats-Unis, sont venues jeter de l'huile sur le feu du nationalisme. Et face à l'hostilité de la rhétorique et de la politique américaines, les Iraniens vont présenter un front plus uni encore. Sur le plan officiel, l'Iran restera engagé par l'accord sur le nucléaire qu'il a négocié avec six grandes puissances (Etats-Unis, Russie, Chine, Allemagne, Royaume-Uni et France) afin d'éviter que Téhéran se dote de la bombe atomique. Depuis sa signature en juin 2015, ses exportations de pétrole ont été multipliées par deux. Ses échanges commerciaux avec l'Europe ont doublé rien qu'au premier semestre 2017. De son côté, Donald Trump est hostile à cet accord, signé par Barack Obama et qu'il a refusé de "certifier" le 13 octobre. Le président américain continuera, sur cet accord, de jouer la stratégie du pourrissement sans trancher concrètement, laissant au Congrès le soin de décider des suites à donner. Car si les Etats-Unis s'en tiennent à la lettre de cet accord, ils en ont bien saboté l'esprit. Le programme d'ouverture économique et politique de l'Iran à l'Occident tel que le voulait le président Hassan Rohani (qui y voyait "la voie de l'interaction avec le monde, loin de la violence et de l'extrémisme") apparaîtra de plus en plus comme un mirage. La précarité de l'accord et le risque de nouvelles sanctions américaines vont peser telle une épée de Damoclès sur les décisions des investisseurs. Ceux qui ont déjà pris pied en Iran, comme le constructeur automobile français Renault, ne partiront pas. Mais les investisseurs qui y réfléchissaient ne concrétiseront pas leurs projets. En revanche, les entreprises chinoises, attirées par les 10 milliards de crédits accordés en septembre à Téhéran par les banques d'Etat de leur pays, trouveront les portes grandes ouvertes. Hassan Rohani remettra à plus tard la reprise du contrôle des vastes pans de l'économie sous l'emprise du corps des Gardiens de la révolution islamique (GRI, aussi appelés pasdarans). En 2017, il avait dénoncé l'immense mainmise de la garde prétorienne iranienne sur l'industrie, des télécoms aux installations portuaires: elle faisait de l'Iran une économie corrompue aux mains d'un "gouvernement armé". Mais après l'attaque cinglante de Donald Trump, en octobre, contre "la milice personnelle et corrompue, véritable force de terreur" du Guide suprême iranien, le président s'attachera à défendre le pouvoir de celle-ci et sa capacité à violer les sanctions, comme un élément vital à la sécurité nationale. Et les Gardiens de la révolution récolteront les contrats qui, dans d'autres circonstances, seraient allés à des investisseurs étrangers. Hassan Rohani lui-même passera le cap. Mettant de côté le radicalisme de sa campagne électorale de 2017, il renouera avec son image d'homme du régime et d'ancien chef du Conseil suprême de sécurité nationale. Contrairement à ses prédécesseurs lors de leur second mandat, il s'abstiendra de contester Ali Khamenei, le Guide suprême et le suprême arbitre en Iran. Car si l'ayatollah, souffrant, venait à mourir, Rohani sait qu'il serait bien placé pour lui succéder. Cette marge de manoeuvre, les Gardiens de la révolution vont en tirer parti et étendre leur assise en Iran et dans toute la région. L'armée d'élite de l'Iran accélérera son programme de missiles balistiques. Sur le terrain, elle aidera ses alliés syriens et irakiens à reprendre l'essentiel des territoires conquis par les Américains dans leur victoire contre Daesh. La tâche des pasdarans sera d'ailleurs facilitée par un Donald Trump peu soucieux de reconstruire les territoires que ses troupes ont réduits à l'état de ruines. En cas de retrait de l'armée américaine, les historiens pourraient bien estimer rétrospectivement que les bombardiers de Washington ont joué le rôle d'armée de l'air iranienne. Si au contraire, elle reste dans la région, c'est un conflit masqué qui pourrait s'ouvrir avec Téhéran. Lorsqu'elles en auront fini avec l'Etat islamique, les milices soutenues par l'Iran redoubleront d'efforts contre l'"occupation" américaine. Face à ces tensions grandissantes, les Etats-Unis chercheront à réunir un nouveau front contre ces milices iraniennes agissant dans la région. Ils n'auront sans doute pas la tâche facile. L'Iran et la Turquie, héritiers des empires perse et ottoman, opéreront un rapprochement favorisé par leur commun mépris de Washington. Les Kurdes eux-mêmes pourraient se montrer plus méfiants depuis que les Américains ont laissé les alliés de Téhéran les déborder à Kirkouk. Le Premier ministre israélien Benyamin Netanyahou se félicitera de la tournure des événements et se tiendra prêt à agir au Liban et en Syrie. L'Arabie saoudite pourrait offrir de participer au financement de la lutte contre les nombreuses milices entretenues par l'Iran. Mais après son rapprochement avec le régime chiite de Bagdad, le prince Mohammed ben Salmane se sentira peut-être lié à l'Irak. Les Européens, eux, offriront leurs services d'intermédiaires. La visite du président français Emmanuel Macron à Téhéran, prévue pour début 2018, sera l'occasion pour l'Europe d'insister sur son attachement à l'accord nucléaire et renforcera en Iran, contre les intransigeants, ceux qu'on appelle les modérés - qui risquent toutefois de se retrouver entre le marteau et l'enclume. Washington dénoncera la volonté d'apaisement des Européens. Les conservateurs en Iran, eux, les accuseront de jouer les gentils acolytes du vilain Trump et refuseront d'entendre leurs demandes de réouverture de négociations sur le désarmement. Dans une région embourbée dans les conflits, alors que leurs proches ennemis s'arment rapidement, il sera pour eux hors de question d'envisager d'affaiblir leurs propres défenses. La guerre peut être évitée. Mais des exagérations américaines sur des armes de destruction massive ont déjà conduit le monde, en 2003, à partir en guerre en Irak. Un scénario identique en Iran ne peut être écarté.