Une question pointue, une interrogation étayée et vous étiez catalogué "adversaire de l'initiative industrielle publique", peu soucieux des 3.000 emplois revendiqués par le groupe. Tout le monde, ou presque, faisait confiance au génie de Stéphane Moreau, lequel renvoyait volontiers l'ascenseur à coups de jetons de présence, de mandats dérivés et de sponsoring d'animations locales.

" Je me sens trahie ", confesse aujourd'hui Julie Fernandez Fernandez, la nouvelle présidente d'Enodia, elle qui avait autrefois pris publiquement la défense de Stéphane Moreau, qu'elle qualifiait d'" excellent dirigeant ". Jean-Claude Marcourt et Daniel Bacquelaine, pour ne citer qu'eux, doivent être dans le même état d'esprit. Ils ont toujours défendu un mode de fonctionnement, devenu aujourd'hui proprement indéfendable.

Au fil des ans, Stéphane Moreau et ses amis avaient pris l'habitude de louvoyer entre les législations, de se revendiquer d'un statut privé ou public selon les circonstances, d'utiliser leurs relais ministériels pour anticiper les évolutions décrétales, en gardant un ou deux coups d'avance. Jean-Marc Nollet a pu le constater lorsqu'il était ministre de l'Energie et qu'il élaborait un nouveau décret sur les gestionnaires de réseau de distribution. Il a très bien raconté devant la commission d'enquête Publifin comment l'intercommunale " profitait des faiblesses " du cadre légal antérieur et comment elle est intervenue pour tenter d'adapter le texte à ses souhaits.

Une structure 100% publique qui met en place un mécanisme pour contourner une nouvelle législation, on avait rarement vu un tel mépris pour la décision politique.

Quand le décret wallon plafonnant la rémunération des dirigeants des sociétés publiques (245.000 euros indexés) est entré en vigueur, les têtes pensantes de Nethys ont repris leur stratégie de contournement des règles, en imaginant des bonus et d'incroyables " indemnités de rétention " (18,6 millions euros, dont 11 pour le seul Stéphane Moreau), censés compenser le coup de rabot sur les rémunérations. Une structure 100% publique qui met en place un mécanisme pour contourner une nouvelle législation, on avait rarement vu un tel mépris pour la décision politique. Seconde gifle aux politiques wallons : on octroie ces " indemnités de rétention " à des personnes dont la commission d'enquête réclamait pourtant le départ.

Mis devant les faits (merci la presse et les gens qui l'informent), les derniers soutiens s'effondrent et réalisent que tous ces dirigeants n'étaient pas mus par l'envie de contribuer au développement économique de la région - le discours officiel, c'était du vent - mais tout simplement par l'appât du gain. Les 18 millions d'euros que quatre personnes s'octroient, c'est le montant du dividende pour l'ensemble des actionnaires communaux et provinciaux de Resa...

Dommage que, depuis plus de 10 ans, toutes les critiques, ou simplement les questions, sur le fonctionnement de cette hydre aient été balayées avec dédain. En 2010 déjà, Pierre-Yves Jeholet, alors député de l'opposition, regrettait " le foutage de gueule " que constituaient selon lui les vagues réponses du gouvernement à ses interrogations sur ce qui s'appelait alors Tecteo. Peu après, Melchior Wathelet, alors secrétaire d'Etat au Budget, a tenté de saisir l'émotion autour du rachat des éditions de L'Avenir pour bousculer les choses. En vain. Les signaux d'alerte étaient allumés, personne n'a voulu les voir. Et cela pourrait faire très mal à l'initiative industrielle publique et aux finances des communes liégeoises, c'est-à-dire à tout ce que l'on prétendait défendre en fermant les yeux sur les agissements de Stéphane Moreau et de ses amis.