Alors que nous retrouvons en ce début du mois de décembre dans les bureaux parisiens du célèbre consultant et essayiste Alain Minc, les grèves continuent de secouer la France. Ce mouvement social vient rappeler que l'année qui s'achève n'a pas été de tout repos. En réalité, explique Alain Minc, elle a vu l'émergence de points d'inflexion dans plusieurs domaines : dans les relations transatlantiques, sur les marchés financiers, dans la prise de conscience des enjeux climatiques, etc.
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Alors que nous retrouvons en ce début du mois de décembre dans les bureaux parisiens du célèbre consultant et essayiste Alain Minc, les grèves continuent de secouer la France. Ce mouvement social vient rappeler que l'année qui s'achève n'a pas été de tout repos. En réalité, explique Alain Minc, elle a vu l'émergence de points d'inflexion dans plusieurs domaines : dans les relations transatlantiques, sur les marchés financiers, dans la prise de conscience des enjeux climatiques, etc. Pour Alain Minc, le premier fait saillant de l'année qui s'est écoulée est financier. " Les Européens comprennent désormais que nous sommes entrés dans une période assez longue de taux d'intérêt nuls ou négatifs, dit-il. Ils n'ont pas encore pris toute la mesure de cette révolution. Vous allez voir la réaction des gens lorsque l'argent qu'ils prêteront aux banques leur coûtera ! Des banques prélèvent déjà des pénalités sur les dépôts des particuliers. " Mais comment ces taux nuls se sont-ils installés dans nos économies ? " Ils ne tombent pas du ciel. Ils tiennent au fait que les paradigmes économiques sur lesquels nous avons vécu n'existent plus. " Alain Minc poursuit : " Le premier paradigme voulait que le plein emploi entraîne la hausse des salaires qui entraîne l'inflation qui entraîne la hausse des taux ". Or, ce n'est plus le cas. " Une partie de l'absence d'inflation en Europe s'explique par le fait que les salaires sont contraints, et ils le sont en raison de l'absence de pression syndicale. Lorsque vous entrez dans l'économie numérisée, il n'y a pas de syndicat. S'il y en avait, les augmentations salariales dans les secteurs 'sur-syndiqués' tels que la métallurgie ou l'automobile en Allemagne se transmettraient par le biais de la courroie syndicale aux secteurs digitaux. Et il y aurait de l'inflation. " Ce premier moteur d'une hausse des taux n'existe plus. Quoique. Le mécontentement dont bruissent les rues parisiennes pourrait paradoxalement modifier quelque peu la donne. " La crise a donné un formidable coup de jeunesse aux syndicats, et c'est donc une bonne nouvelle ", se réjouit Alain Minc. Le second paradigme disparu est le lien qui existait entre quantité de monnaies et hausse des prix. " On nous a enseigné que le financement des Etats par la planche à billets entraînait l'inflation. Or, depuis huit ans, les déficits publics sont financés par la planche à billets - les banques centrales émettent de la monnaie pour acheter de la dette d'Etat - sans que bouge l'inflation. " Nous sommes donc entrés pour longtemps dans le nouveau paradigme des taux zéro. Ce n'est pas sans influence sur la marche de l'Europe, car cet argent bon marché devrait pousser les investissements publics dans la zone euro. Alain Minc explique : " Lorsque le président français Emmanuel Macron dit que limiter le déficit public à 3% du PIB est une règle d'un autre siècle, il a raison. Vous devez avoir un critère pour limiter le déficit budgétaire des opérations courantes mais vous n'avez aucune raison de limiter les opérations en capital, c'est-à-dire les investissements. La règle changera, nonobstant les combats d'arrière-garde que mèneront les Allemands. Les taux zéro vont donc pousser à un retour de l'investissement public, et c'est un élément qui a pris toute sa valeur en 2019 ". Le fait que nous ayons aujourd'hui des taux zéro alors que nous sommes en croissance suscite aussi une autre réflexion : à la prochaine récession, la Banque centrale européenne ne pourra plus utiliser l'arme des taux, puisqu'ils sont déjà au plancher. " Vous verrez alors apparaître des idées comme la 'monnaie hélicoptère'. Après avoir inondé les entreprises, on inondera les particuliers. L'idée peut paraître hallucinante aujourd'hui, mais elle ne l'est pas plus que les taux négatifs. " Et de telles mesures ne sont évidemment pas neutres pour les Etats. " Une distribution d'argent par la banque centrale à chaque foyer fiscal européen interférera avec les politiques des Etats, en particulier vis-à-vis des foyers à bas revenus. " Enfin, un autre événement de 2019 salué par Alain Minc est la qualité de la nouvelle équipe dirigeante européenne : Ursula von der Leyen à la présidence de la Commission, Christine Lagarde à celle de la BCE, Charles Michel à celle du Conseil et David Sassoli à la présidence du Parlement. " Les quatre postes européens sont allés dans des mains extrêmement compétentes ", se réjouit-il. Certes, la nomination de la nouvelle commission n'a pas été sans mal, mais " l'efficacité du système européen pour trouver des solutions intelligentes dans la douleur demeure très grande. Nous sortons d'un processus long et chaotique, mais avec une Commission d'un niveau exceptionnel. Il y en a rarement eu une de cette qualité, avec des commissaires très puissants : Paolo Gentiloni à l'Economie, Thierry Breton au Marché intérieur, Margrethe Vestager à la Concurrence et au Numérique, sans parler de Frans Timmermans au Climat. Cette team européenne est d'une qualité exceptionnelle. C'est important pour les cinq ans qui viennent ". Venons-en aux points noirs : l'année qui s'achève a été plutôt tendue sur le front des relations internationales, non ? Alain Minc relativise : " Le monde multipolaire n'est pas apparu en 2019. Nous vivons dans cette situation depuis longtemps ". Il ajoute cependant qu'il y a un véritable problème à Washington. " Nous avons mesuré une fois de plus cette année que lorsque les Etats-Unis sont incapables de jouer le rôle de boussole, le monde se remplit de risques. Le président Obama avait déjà réduit ce rôle directeur des Etats-Unis de manière délibérée. Mais nous savions que la rationalité prévalait à Washington. " Le problème est qu'avec Donald Trump, ce n'est plus le cas. " Il n'y a qu'un seul risque pour moi en 2020 : Donald Trump sera obsédé par sa réélection. Il se sentira, au fil des mois, de plus en plus faible, ce qui accroîtra sa capacité à poser des actes totalement inconséquents et graves. Le risque mondial, c'est Trump. Il sait que s'il perd les présidentielles, il risque de finir en prison. Il est prêt à tout et comme il est irrationnel, cela peut signifier des faux pas gravissimes. " Alain Minc ne songe pas ici aux tensions commerciales. " Les palinodies de Donald Trump ont créé, c'est vrai, une psychose qui ralentit la croissance. C'est vrai aussi que le président américain a osé poser le problème chinois. " Le consultant pense cependant que nous aurons sans doute entre la Chine et les Etats-Unis " un bout d'accord partiel qui rassurera les marchés ". Mais le véritable sujet et la véritable menace sont ailleurs : " Je pense aux risques géostratégiques. Donald Trump déclenchera-t-il une guerre ? Car le personnage est un mélange de bellicisme et de lâcheté que des acteurs aussi intelligents que les Iraniens ont bien compris ". Alain Minc rappelle les attaques de drones, dont les raffineries d'Aramco - le géant saoudien du pétrole - ont été victimes à la mi-septembre, et qui ont vraisemblablement été perpétrées par l'Iran. " Que Donald Trump n'ait pas réagi est incroyable. Certes, comme tous les gens d'argent, il déteste la guerre. Mais il s'agit d'un retrait du monde ahurissant des Etats-Unis. Toutefois, ajoute Alain Minc, je ne dirais pas qu'il continuera à être lâche en 2020. A un moment donné, ce type d'individus bouge. " La question est donc de savoir comment. L'insécurité qui était déjà sensible en 2019 risque de s'accroître notablement. Comment, dans ce contexte, comprendre la crise de l'Otan et les désaccords entre membres de l'Alliance qui se sont encore manifestés lors du dernier sommet de Londres voici quelques jours ? " Il y a les épiphénomènes d'un côté et il y a le fond de l'autre, répond Alain Minc. Les Etats-Unis n'ont pas commencé leur politique de retour à l'isolationnisme avec Donald Trump, mais avec Barack Obama, qui toutefois agissait avec grâce et élégance. Ce retour à l'isolationnisme pourrait signifier, par exemple, que si la Russie inflige à l'Estonie ce que la série télévisée Occupied décrit pour la Norvège, à savoir une occupation douce, les Etats-Unis ne devraient pas se mettre en position de combat. Si cela se passait pour la Pologne, peut-être. Si ça se passait pour l'Allemagne, à coup sûr. Nous savons depuis longtemps que l'article 5 de l'Alliance qui impose l'automaticité d'une intervention si un de ses membres est attaqué n'existe plus. " Alors, l'Otan est-elle donc bien en état de mort cérébrale, comme l'a dit Emmanuel Macron dans son entretien à The Economist, et malgré la dénégation d'Angela Merkel ? " Lorsqu'Angela Merkel, au lendemain du G7 de Taormine en 2017, déclare dans un meeting : 'J'ai appris que désormais les Européens doivent compter sur leurs propres forces', elle dit en merkelien ce qu'Emmanuel Macron dit en macronien. Ils sont d'accord sur le fond. Aujourd'hui, Angela Merkel réagit parce que, dans l'imaginaire allemand, vous ne pouvez pas employer sur le sujet des relations transatlantiques un ton aussi violent que celui d'Emmanuel Macron. Parfois, je lui reproche des propos irréfléchis. Ici, cependant, je crois qu'il a eu raison. Car il a non seulement posé le problème américain, qui est un problème de long terme, mais aussi le problème turc, qui est de court terme. Lorsqu'il dit qu'il va falloir que chaque membre de l'Otan réaffirme sa fidélité à un étalon de valeurs communes, il veut imposer un test rhésus à la Turquie. " Evidemment, ajoute Alain Minc, ce monde multipolaire est moins confortable que le monde qui suivait la chute du mur de Berlin, et dans lequel finalement il ne restait plus qu'un bloc, dirigé par les Etats-Unis. " Oui, il faut le dire : nous étions mieux lorsque les Etats-Unis étaient la puissance dominante et déployaient une conduite bienveillante à l'égard de l'Occident. Pour nous, les meilleurs Etats-Unis ont été ceux de George Bush senior et de Bill Clinton. Des Etats-Unis qui acceptaient leur rôle de leadership et de policier du monde mais qui le faisaient en enfilant des gants de soie. Aujourd'hui, nous sommes moins confortables. Cependant, c'est aussi un salutaire coup de fouet pour nous, Européens. En réaction à ce retrait déstabilisant des Américains, il nous faut renforcer l'identité européenne. " Enfin, l'année qui se termine est aussi celle de Greta Thunberg et du climat, qui est devenu un sujet politique, économique et social majeur. " Nous avons assisté cette année à une prise de conscience sans équivalent de l'enjeu climatique. Quand vous voyez en France une région comme la Côte d'Azur devenir dangereuse..., avance Alain Minc en faisant référence aux dernières inondations. Je fais peut-être ici un raccourci de type café du commerce, mais c'est cela qui compte pour l'opinion. " Face à ces événements et à ces menaces, qui doit donner l'impulsion ? Les pouvoirs publics ou le secteur privé ? " Je vais vous répondre : les deux, mon général, rétorque Alain Minc. Le pouvoir public pour ce qui relève de l'investissement et de la réglementation. Le secteur privé pour se soumettre à cette réglementation. Mais c'est aussi aux individus à modifier leurs comportements. " La discipline budgétaire européenne ne s'oppose-t-elle pas à la nécessité de réaliser des investissements publics ? Pas nécessairement, note Alain Minc, qui souligne que, paradoxalement, l'impulsion pourrait venir d'Allemagne. " Nous ferons davantage d'investissements publics. Même en Allemagne, un pays qui abandonnera sa règle d'or ( règle interdisant tout déficit public, Ndlr). L'évolution allemande est d'ailleurs intéressante, souligne le consultant : nous aurons, à plus ou moins court terme, pour diriger le pays une coalition entre les chrétiens-démocrates et les verts. Ce sera pour l'Europe un événement considérable et positif, qui permettra d'accentuer encore le tempo sur les enjeux climatiques. " Le moteur pourrait donc être allemand et générationnel. " Je suis très frappé de voir comment les jeunes générations se sont emparées du sujet, et ne s'en déferont pas. " Tiens, si Alain Minc avait un enfant collégien qui voudrait faire grève pour le climat, comment réagirait-il ? " Je lui dirais de la faire, bien sûr. " Un temps s'écoule et Alain Minc lance : " Mais vous et moi pourrions aussi faire grève... "