Rien ne prédestinait Philippe Destatte à devenir un spécialiste de l'histoire de la Wallonie. Lors de ses études à l'université de Liège, ce qui le passionnait, c'était plutôt les pays slaves et l'exil liégeois d'opposants russes avant la révolution de 1917. Il a méticuleusement décortiqué les centaines de fiches de renseignement échangées à l'époque entre la police belge et les services de sécurité de Saint-Pétersbourg. " J'ai pu retrouver et reconstituer le réseau de socialistes révolutionnaires russes à Liège, raconte-t-il. J'ai ainsi acquis une certaine expertise dans l'approche des réseaux terroristes et dans leurs manières de fonctionner. Et cela m'a permis de travailler pour l'Otan dans le cadre d'une réflexion prospective sur la prévention des attentats et la surveillance des réseaux. "
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Rien ne prédestinait Philippe Destatte à devenir un spécialiste de l'histoire de la Wallonie. Lors de ses études à l'université de Liège, ce qui le passionnait, c'était plutôt les pays slaves et l'exil liégeois d'opposants russes avant la révolution de 1917. Il a méticuleusement décortiqué les centaines de fiches de renseignement échangées à l'époque entre la police belge et les services de sécurité de Saint-Pétersbourg. " J'ai pu retrouver et reconstituer le réseau de socialistes révolutionnaires russes à Liège, raconte-t-il. J'ai ainsi acquis une certaine expertise dans l'approche des réseaux terroristes et dans leurs manières de fonctionner. Et cela m'a permis de travailler pour l'Otan dans le cadre d'une réflexion prospective sur la prévention des attentats et la surveillance des réseaux. " Une constante chez Philippe Destatte que ces allers-retours entre le passé et le futur, entre l'histoire et la prospective. Il est effet historien (ULiège), professeur d'histoire et vient de publier une Histoire de la Belgique contemporaine aux éditions Larcier. Mais il a aussi étudié la prospective à l'université de Houston et il enseigne cette matière à Paris-Diderot et à l'université de Reims. Pour lui, les deux disciplines n'ont rien d'antagonistes. La connaissance de l'une aide à anticiper les soubresauts de l'autre. " Je suis ahuri de constater que la plupart de nos élus n'ont pas en tête la doctrine du fédéralisme ", dit-il. Lui, il se plonge dans les travaux du centre Harmel, un lieu de rencontre informel entre députés flamands et francophones, avec le concours d'académiques et d'intellectuels, fondé par le ministre catholique Pierre Harmel après la Seconde Guerre mondiale. " Ils avaient résolu ensemble toute une série de problèmes comme la fixation des frontières linguistiques ou les limites de Bruxelles et de ses 19 communes, rappelle Philippe Destatte. Ce furent des acquis solides pour le fédéralisme. " Savoir comment tout cela s'est décidé aide à comprendre, selon lui, pourquoi ces thèmes sont toujours des tabous au nord du pays. La connaissance de la construction du fédéralisme belge peut aussi aider à imaginer ce qu'il pourrait advenir demain, chose que les Francophones ne font généralement qu'à reculons, redoutant que toute réflexion sur un hypothétique " plan B " ne soit perçue comme un détonateur. " Les gens pensent que les choses sont immuables, ce qu'elles ne sont pas, reprend Philippe Destatte. Nous sommes marqués par la France, dont on peut assurer qu'elle est là pour toujours. Mais la Belgique... " N'y voyez pas un pronostic sur l'évaporation de notre pays mais une interrogation, un doute chez celui qui a intitulé l'un des chapitres de son livre La confédéralisation de la Belgique (un livre d'histoire, pas de prospective...). " Nous avons une capacité d'ingénierie extraordinaire pour tenir longtemps dans un système appelé Belgique, assure-t-il. Mais les accélérations de l'histoire peuvent aller très vite. " Et de rappeler qu'en 1830, la première option n'était pas l'indépendance mais la séparation administrative entre les Pays-Bas et les provinces belges, avec juste le maintien de la royauté et de quelques prérogatives centrales. " Les révolutionnaires ont gagné dans le parc de Bruxelles et cette option n'a pas tenu 15 jours ", précise-t-il. L'idée de séparation administrative est revenue dans la fameuse lettre de Jules Destrée et elle n'est finalement pas très éloignée du confédéralisme prôné aujourd'hui par Bart De Wever. Aujourd'hui, Philippe Destatte semble plutôt miser sur une Belgique reposant sur quatre Régions fortes. " Je suis convaincu que Bart De Wever pourrait s'en saisir et, par exemple, déplacer la capitale de la Flandre de Bruxelles vers Anvers ", dit-il. Ce modèle est, pour le directeur de l'Institut Destrée, " parfaitement viable " pour Bruxelles et la Wallonie... à condition d'accepter de " différencier les politiques ". " Si on n'a pas les moyens de maintenir intégralement le régime des allocations familiales, il faut pouvoir l'adapter à l'enveloppe budgétaire, insiste-t-il. La France a supprimé les allocations pour le premier enfant, est-ce un scandale ? Cela permet de faire de la péréquation au profit des populations les moins favorisées. Différencier les politiques permet de dégager des marges de manoeuvre. Mais, jusqu'à présent, la Wallonie refuse de se donner des capacités d'autonomie. " Le poids des habitudes sans doute. Celui qui bloque aussi des budgets considérables pour financer des aides directes et indirectes aux entreprises. " Ces subventions atteignent 2 milliards d'euros par an pour un budget total de 15 milliards, c'est hallucinant ", analyse Philippe Destatte, convaincu que de tels montants pourraient être utilisés plus efficacement au profit de l'activité économique. " Il n'y a pas de marges de manoeuvre parce que tout est déjà distribué, dit-il. La logique est celle du guichet et c'est cette logique qu'il faut changer. " De tels propos ne lui valent pas que des amis dans le sérail politique. Sérail dont il a appris les moeurs à l'occasion d'un passage dans un cabinet ministériel de 1992 à 1995. Philippe Destatte avait rejoint le Parti socialiste à la sortie de ses études, via le mouvement des enseignants socialistes (à l'époque, il était professeur d'histoire dans le secondaire). Quand Jean-Maurice Dehousse est devenu ministre fédéral de la Politique scientifique, il le rejoindra comme chef de cabinet adjoint. " Je souhaitais avoir une expérience de cabinet et la matière m'intéressait beaucoup, raconte-t-il. Et puis, il y avait Jean-Maurice. Un homme qui a vraiment le sens de l'Etat. Avec lui, je savais que nous pourrions rester indépendants, que nous ne serions pas aux ordres d'un parti. Mais bon, j'ai quand même bien senti la pression du parti sur certains dossiers et notamment lors de nominations. " Vingt-cinq ans plus tard, cela n'a pas beaucoup changé... Philippe Destatte assure n'avoir jamais accordé la moindre recherche ni le moindre subside à l'Institut Destrée quand il était aux manettes de la Politique scientifique. Mais quand Jean- Maurice Dehousse quitte le gouvernement pour devenir bourgmestre de Liège, il se dit qu'il est temps de revenir à une vie de chercheur et d'intellectuel. Et là, il négocie avec le nouveau ministre-président wallon Robert Collignon une convention liant l'Institut et l'administration wallonne, pour une aide à la formation des fonctionnaires régionaux. Cette convention est toujours d'application. Philippe Destatte, très intéressé par la prospective, aurait aimé en conclure une autre portant plus sur la stratégie d'avenir de la Région. Il a beaucoup travaillé en ce sens avec Elio Di Rupo, auquel il aurait glissé l'idée du premier contrat d'avenir pour la Wallonie (1999), l'ancêtre du Plan Marshall. A l'époque, ils avaient conclu alors une convention prévoyant un financement de l'Institut Destrée comme " Cellule indépendante de prospective régionale ". Mais Elio Di Rupo a rapidement quitté l'Elysette et le document n'a jamais été mis en oeuvre... jusqu'à l'intronisation de Willy Borsus en 2017. " C'est le seul ministre qui m'a dit 'je vais d'abord demander à l'administration si elle estime que votre apport pourrait être utile', souligne Philippe Destatte. Une manière de dire que les partis les plus à l'écoute de l'administration ne sont pas toujours ceux que l'on croit... Mais bon, la rancoeur est peut-être tenace aussi. A l'époque, le patron de l'Institut Destrée s'était dit " outré " par la désignation de Jean-Claude Van Cauwenberghe à la tête du gouvernement wallon, en 2000, quand Elio Di Rupo est devenu président du PS. " Je n'ai pas supporté, j'ai quitté le PS à ce moment-là ", dit-il. Finalement, ce n'est peut-être pas plus mal pour diriger un institut indépendant, qui essaie de tirer la moitié de ses ressources du marché, en répondant à des appels d'offres de consultance en Wallonie, en France, en Flandre ou ailleurs. On retrouve ainsi la patte de l'Institut Jules Destrée derrière l'Odyssée 2068 de l'Union wallonne des entreprises ou la structuration de la Wallonie picarde. De sa brève expérience de cabinets ministériels, Philippe Destatte retient de solides balises pour mener des négociations, la signification du sens de l'Etat et la découverte que des amitiés personnelles pouvaient transcender les rivalités politiques. C'était par exemple le cas entre Jean-Maurice Dehousse et Jean Gol, à l'époque président du PRL et donc chef de l'opposition, qui se connaissaient depuis la faculté de droit de l'Université de Liège. Pour lui, l'un des tournants décisifs fut la rencontre avec un libéral, historien comme lui : Hervé Hasquin. Il l'a découvert à l'occasion d'une conférence donnée à Liège au début des années 1980 par le professeur de l'ULB. " Un éblouissement, déclare Philippe Destatte. On nous avait appris l'histoire de la Belgique, avec toute l'influence d'Henri Pirenne. Et là, un jeune professeur d'université nous amenait un tout autre regard sur cette histoire en nous proposant une histoire de la Wallonie. J'étais scié. " A la sortie, il achète le livre d'Hervé Hasquin et prend une carte de membre de cet institut dont il ignorait l'existence et qui organisait la conférence : l'Institut Jules Destrée. Il va immédiatement s'impliquer dans la vie de cet institut et y mener des travaux de recherche (en marge de son travail comme professeur d'histoire) et en 1987, il en devient le directeur général. " Dès le départ, j'ai cette conviction : on ne peut pas travailler sur la Wallonie uniquement à partir de son passé, se souvient-il. L'identité, ce n'est pas seulement un patrimoine à protéger, c'est aussi une identité de projets. " Avec l'économiste Michel Quevy, il planchera sur " la Wallonie au futur " et l'organisation de congrès ou journées de réflexion pour s'interroger sur ce futur. Ces travaux furent peut-être les prémices du Contrat d'avenir de l'époque d'Elio Di Rupo. Un document prospectif qui est devenu un fait historique.