On vous avait dépeint, il y a quelques mois, les " prafistes ", ces personnes de plus en plus nombreuses à exprimer leur rejet, voire leur dégoût de la politique. L'expression a été amenée sur la place publique par le politologue Brice Teinturier, très inquiet de voir cette attitude " Plus rien à faire, plus rien à foutre " miner nos démocraties.
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On vous avait dépeint, il y a quelques mois, les " prafistes ", ces personnes de plus en plus nombreuses à exprimer leur rejet, voire leur dégoût de la politique. L'expression a été amenée sur la place publique par le politologue Brice Teinturier, très inquiet de voir cette attitude " Plus rien à faire, plus rien à foutre " miner nos démocraties. Depuis lors, les Français ont élu un nouveau président de la République. Une personne encore peu connue un an auparavant et qui avait choisi de concourir en dehors des sentiers traditionnels des partis politiques. Emmanuel Macron serait-il le produit parfait pour les " prafistes " ? " Non, les enquêtes post-électorales montrent que l'électorat d'Emmanuel Macron n'était pas un électorat de 'prafistes', d'abstentionnistes qu'il aurait fait revenir dans le système politique, nous répond Brice Teinturier. On retrouve plutôt cela chez Jean-Luc Mélenchon et Marine Le Pen. Si Jean-Luc Mélenchon a décollé à un moment donné, c'est parce qu'il avait bien identifié un certain nombre de choses sur ce désengagement, qu'il a su y répondre, en tout cas jusqu'au premier tour. " Emmanuel Macron aurait plutôt touché ces personnes interpellées par l'évolution de la vie politique mais qui n'allaient pas encore jusqu'à clamer " Plus rien à faire " de tout cela. Il est parvenu à les capter avant qu'ils ne glissent, agissant comme une sorte d'antidote au Praf. " Emmanuel Macron a lutté très efficacement contre le Praf, il est en train de reconquérir une partie des 'prafistes', analyse Brice Teinturier. A travers un nouveau rapport à la communication, le renouvellement du personnel politique, l'ouverture à la société civile, la moralisation de la vie politique, il tente de combler ce hiatus colossal entre la société et le monde politique. Même si son électorat n'a pas été poussé par les gens qui appartiennent à cette zone de la Praf-attitude, ce qu'il fait et ce qu'il incarne constituent, je crois, une vraie et bonne réponse à ce courant de rejet de la vie politique. " Le jeune président transformera-t-il l'essai lors des législatives ? Cela peut sembler plus complexe car ce scrutin implique des arrangements d'appareil et des renvois d'ascenseur, c'est-à-dire tout ce fonctionnement politicien qui dégoûte une partie de la population. Le politologue est néanmoins convaincu que la majorité présidentielle sera confirmée au parlement en raison du succès de " la marque " Emmanuel Macron. " J'utilise le terme 'marque' à dessein pour souligner à quel point Emmanuel Macron est arrivé à instaurer un certain nombre de codes identifiables qui répondent à des besoins qu'il incarne, comme le renouvellement, l'ouverture à la société civile ou le retour de l'exemplarité, explique-t-il. Tout cela fait que cette marque totalement inconnue, surgie de nulle part, est en train de devenir une référence. Les gens vont voter pour cette marque et ce qu'il y a derrière, même s'ils ne connaissent pas les candidats. " Tout cela semble un peu euphorique. Notre interlocuteur en convient et rappelle à juste titre que les près de 10 millions d'électeurs de Marine Le Pen n'ont pas disparu du jour au lendemain. " Il faut rester prudent et ne pas aller trop loin dans nos conclusions, dit-il. Mais il y a incontestablement une bulle d'espérance nouvelle, suffisamment rare pour être soulignée. Une part importante de la population a envie d'y croire ; de croire qu'on peut sortir de cette gangue de pessimisme, de déclinisme, où les Français ont le sentiment de tourner en rond et de s'enfoncer, pour aller vers quelque chose de plus lumineux. " La campagne présidentielle avait bien servi la cause de ces " Plus rien à foutre ". Les casseroles traînées par François Fillon ont réactivé la crise de l'exemplarité qui est, selon Bruce Teinturier, l'un des moteurs de ce désenchantement vis-à-vis de la politique. " Dans la France d'aujourd'hui, il n'y avait plus de figures incarnant l'exemplarité dans la sphère politique, mais aussi dans la sphère entrepreneuriale - il y a eu aussi quelques scandales - ou même sportive avec le coup de boule de Zinédine Zidane, dit le patron de l'Ipsos. Tout cela n'est pas anodin. Il y avait une profonde désillusion dans la société française qui ne trouvait plus ses modèles. " D'où le besoin d'intégrité très souvent mis en avant par Emmanuel Macron et cette loi sur la moralisation de la vie publique que le gouvernement doit présenter quelques semaines à peine après son installation. D'où aussi l'extrême sensibilité au sort de Richard Ferrand, ministre de la Cohésion des territoires et très proche d'Emmanuel Macron. Il est soupçonné de conflit d'intérêts et d'avoir favorisé financièrement sa compagne, il y a quelques années quand il dirigeait les Mutuelles de Bretagne. Notre interlocuteur n'est pas uniquement un observateur de la société française. Il est aussi un sondeur. Or les instituts de sondage rythment la vie politique. Les baromètres réguliers infléchissent le comportement des mandataires comme des électeurs. La stratégie prime alors sur l'idéologie, avec un vote dit " utile " qui pourrait faire le lit d'une certaine Praf-attitude. " L'abondance de sondages peut amener à une saturation et, en ce sens, peut contribuer au 'prafisme', convient le directeur général d'Ipsos. En revanche, je ne pense pas du tout que le vote utile soit le signe de la disparition des idéologies. Au contraire, l'électeur considère à un moment donné, grâce à cet instrument qu'est le sondage, qu'il vaut mieux, par exemple, voter Macron au premier tour pour éviter un duel Le Pen-Fillon. Ce n'est pas une régression démocratique, c'est une réflexion très élaborée, très politique, de quelqu'un qui hiérarchise ses valeurs. Le sondage ne pollue pas la démocratie, c'est un outil d'aide à la réflexion, qui permet d'avoir un vote plus aiguisé. L'électeur stratège n'est pas un électeur désillusionné. " Brice Teinturier, " Plus rien à faire, Plus rien à foutre ", éditions Robert Laffont, 198 pages.