New York et les plaines du Wyoming, le soleil texan et les glaces de l'Alaska, Trump et Obama... L'Amérique est une terre de contrastes. C'est vrai aussi en économie. D'un côté, l'économie américaine est la plus innovante au monde et abrite les plus grandes entreprises. Les Américains, soit moins de 5 % de la population de la planète, produisent un quart du PIB mondial.
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New York et les plaines du Wyoming, le soleil texan et les glaces de l'Alaska, Trump et Obama... L'Amérique est une terre de contrastes. C'est vrai aussi en économie. D'un côté, l'économie américaine est la plus innovante au monde et abrite les plus grandes entreprises. Les Américains, soit moins de 5 % de la population de la planète, produisent un quart du PIB mondial. En revanche, ils éprouvent de plus en plus de difficultés à " produire du progrès social ", comme le souligne Anton Brender et Florence Pisani, deux économistes de Candriam, également professeurs à l'université de Paris Dauphine, qui publient L'économie américaine aux éditions La Découverte, un petit livre stimulant (1). Un ouvrage qui tombe à pic alors que l'on " célèbre " la première année de Donald Trump au pouvoir. Car si le magnat américain a pu s'emparer du pouvoir à la surprise générale, c'est parce que les Etats-Unis ont cru pouvoir affronter la concurrence des pays à bas salaires, mais n'en ont pas mesuré tous les effets sur leur population, surtout au bas de l'échelle. " Le modèle social américain se dégrade, souligne Florence Pisani qui énumère : le taux de mortalité infantile est le double de celui de l'Allemagne ; l'espérance de vie est la plus faible des pays développés, le taux d'incarcération est cinq fois plus élevé que la moyenne des pays de l'OCDE... " Comment en est-on arrivé là ? Par la conjonction de deux éléments. D'abord, l'économie américaine a été soumise à pas mal de chocs (celui du début des années 2000, et celui des subprimes, pour citer les plus récents.) Mais, et c'est là que l'analyse de Florence Pisani et Anton Brender prend toute sa dimension, cette économie a aussi été confrontée à des mutations structurelles. " Les Etats-Unis sont devenus une économie tertiaire, explique Anton Brender. Lorsque l'on regarde l'évolution de la structure du PIB américain, ce qui frappe, c'est la baisse du poids de l'industrie et plus généralement de la production de biens. " Et avec l'ouverture à la concurrence internationale, les Etats-Unis sont devenus importateurs de biens, et se sont spécialisés dans les services. " Mais attention aux idées trompeuses ", poursuit-il. La première serait de croire que les Etats-Unis ne seraient plus une puissance industrielle. " C'est faux, martèle Anton Brender. La production industrielle mesurée en volume a progressé au cours des 50 dernières années exactement de la même manière que le PIB. Le problème c'est qu'elle n'a pas progressé de la même manière en valeur. Les prix des biens ont eu tendance à baisser énormément par rapport à ceux des services. " Une deuxième erreur est de penser que cette montée en puissance du secteur tertiaire concerne tous les services. Seul un petit nombre de secteurs - la santé, la finance, l'immobilier et les services aux entreprises (nettoyage, comptabilité, conseils juridiques, etc.) - a bénéficié de cette montée en puissance. Le commerce, les communications, les transports ont exactement le même poids dans le PIB aujourd'hui qu'hier. Et puis, ajoute Anton Brender, " cette tertiarisation de l'économie n'a pas affecté la distribution des profits des entreprises manufacturières, des profits qui, rapportés au PIB, pèsent à peu près autant qu'il y a 50 ans. " Du côté de l'emploi, en revanche, c'est bien différent : en 1950, le secteur manufacturier représentait environ 30 % des emplois, contre 8 % aujourd'hui. C'est l'ouverture des Etats-Unis à la concurrence des pays à bas salaires qui a en partie provoqué la montée des inégalités. En 50 ans, notent les deux économistes, l'origine des revenus des ménages s'est profondément modifiée et les écarts se sont creusés. On a certes créé des emplois, mais aux deux bouts de l'échelle des revenus. Certains sont très mal rémunérés (nettoyage, gardiennage, etc.), d'autres (consultants, etc.) le sont très bien. En outre, on n'observe aucune véritable création d'emplois intermédiaires. Certes, certains ont été créés dans des secteurs comme la santé, mais ils ont simplement compensé la disparition de ceux détruits dans l'industrie. " Le problème est que ces nouveaux emplois ne sont pas équivalents aux anciens, souligne Florence Pisani. Dans l'industrie manufacturière, les employés pouvaient se former sur le tas. Dans la santé, ces emplois demandent déjà un minimum de formation au départ. " Les écarts se renforcent aux Etats-Unis, encore plus qu'ailleurs, en raison de certains facteurs de différenciation. " Il existe par exemple une très forte prime à l'éducation, explique Florence Pisani. Si vous avez fait des études, vous gagnez nettement plus que quelqu'un qui n'en a pas fait. Il existe aussi, et c'est relativement neuf, des primes d'entreprises, ajoute-t-elle. C'est une des conséquences de l'externalisation par les entreprises de certaines activités, poursuit Florence Pisani. Vous avez des entreprises de nettoyage avec des bas salaires et des entreprises spécialisées où les rémunérations sont nettement plus élevées. Mais à l'intérieur d'une même grande entreprise, il existe aussi des différences, avec en haut de l'échelle de très hauts revenus, et en bas de l'échelle des salaires qui auront tendance à baisser. " Pourquoi ? Parce que les bas salaires dans les grands groupes ont désormais tendance à s'ajuster aux salaires que les petites et moyennes entreprises paient pour ces fonctions peu qualifiées. Tous ces phénomènes vont dans le sens d'une plus grande inégalité dans la répartition des salaires. D'autant qu'aux Etats-Unis, il n'existe pas de salaire minimum et que les syndicats sont relativement peu puissants. Et ces inégalités de revenus sont renforcées par les inégalités de richesses. Les grands patrimoines ont gonflé plus vite que le PIB. La part du 1 % des familles les plus riches possède 40 % de la richesse nette (les actifs immobiliers et financiers moins la dette) des Etats-Unis, contre 30 % voici une trentaine d'années. Alors que la part des 90 % des ménages les moins riches est passée de 33 à 23 %. " La seule façon d'assurer un peu de cohésion dans l'économie est donc d'assurer le plein-emploi, qui est la seule situation où les bas salaires ne baissent pas ", ajoute-t-il. Pour maintenir le plein emploi, les Etats-Unis ont utilisé à plein les outils de politique conjoncturelle. Ils ont d'abord actionné les leviers budgétaires. Mais ce n'est pas sans risque : il est facile d'augmenter les dépenses et de baisser les impôts. Mais lorsque la conjoncture va mieux, il est plus difficile de faire l'inverse. Et dès lors la dette publique américaine a explosé, et dépasse les 100 % du PIB depuis 2011. " C'est donc la politique monétaire qui a pris le relais. Et elle a été extraordinairement efficace, souligne Anton Brender. Elle a permis d'absorber les chocs conjoncturels mais aussi structurels. " Alors que les Etats-Unis perdaient des parts de marché, la politique monétaire a permis de conserver le plein-emploi, grâce à des taux d'intérêt très bas qui ont stimulé l'activité en incitant les ménages à s'endetter, notamment dans l'immobilier. Mais tirer sur la corde monétaire comporte des dangers. La persistance des taux bas a provoqué la hausse continue des prix immobiliers, jusqu'à la formidable crise de 2007 dont le pays a mis près de 10 ans à se remettre. Et voilà qu'arrive Donald Trump, voici tout juste un an, à un moment où l'économie américaine relève la tête, " mais après 10 années de politique monétaire et budgétaire de détresse ", souligne Anton Brender. " Sa politique va-t-elle changer la donne ? Il ne nous semble pas, poursuit-il. Car elle ne résout pas les problèmes d'infrastructure ou les problèmes de formation qui ont fait cruellement défaut aux Etats-Unis au cours des dernières décennies. Oui, le diagnostic de Donald Trump est juste : le pays a mal fait face à l'échange international. Mais sa réaction, qui est de vouloir fermer le pays aux échanges internationaux, ne l'est pas. " S'ouvrir au commerce mondial est une bonne chose, mais cette politique ne produit pas en soi des effets bénéfiques pour un pays. " Il y a des gagnants et des perdants, et il faut essayer de redistribuer un peu de revenus des gagnants vers les perdants ", disent Anton Brender et Florence Pisani. Pour sortir de cette situation, les Etats-Unis n'ont donc pas vraiment le choix. Ils doivent améliorer la redistribution des revenus. Cela peut se faire par des transferts ou par des investissements publics dans le transport, dans la formation, etc. C'est cette politique, seule, qui peut redonner du tonus à l'économie et réveiller au final l'investissement privé. Car ce dernier, aujourd'hui, est léthargique. Anton Brender et Florence Pisani ont analysé les comptes des entreprises américaines. Et ils montrent tous le même schéma : " les profits après impôts ont explosé, mais les investissements nets ne bougent pas, affirment-ils. Une entreprise comme Apple, dont on parle beaucoup ces jours-ci (la firme a annoncé vouloir investir 30 milliards de dollars aux Etats-Unis ces cinq prochaines années, Ndlr) affiche 40 milliards de profit après impôt, et environ de 3 milliards d'investissements nets (après amortissements). Apple a annoncé une nouvelle politique d'investissement, mais selon nous, les chiffres annoncés par la firme sont de la pure communication. " Il faut par exemple tenir compte des impôts qu'ils vont payer pour rapatrier une partie de leur trésorerie aux Etats-Unis et des amortissements (car ils annoncent des chiffres bruts)... " Pour nous, ajoutent les deux économistes, il n'y a pas de raison que la politique d'investissement des entreprises américaines change radicalement. Elles dégagent déjà beaucoup de profits après impôt, et ne pratiquent pas beaucoup d'investissements. Il nous semble donc que la panne du progrès social survivra à Donald Trump. " Un constat pas très optimiste. Cependant, Anton Brender et Florence Pisani connaissent trop bien les Etats-Unis pour ne pas ajouter que le pays est loin d'être mort, et que sa capacité à trouver des solutions est toujours aussi vive. D'ailleurs, il ne faudrait pas regarder ce dossier américain avec trop de condescendance. De ce côté-ci de l'Atlantique, nos économies sont aussi confrontées à une intense concurrence internationale et à l'automatisation des processus de production. Finalement, les problèmes américains, ce sont aussi les nôtres.