Le salon doré est un vaste espace situé au coeur du palais de l'Elysée. Madame de Pompadour en fit son salon, l'impératrice Eugénie, sa chambre. Et depuis 60 ans, le salon abrite le bureau officiel du président de la République française.
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Le salon doré est un vaste espace situé au coeur du palais de l'Elysée. Madame de Pompadour en fit son salon, l'impératrice Eugénie, sa chambre. Et depuis 60 ans, le salon abrite le bureau officiel du président de la République française. En son centre trône un magnifique bureau Louis XV. Il a été installé là par le général de Gaulle en 1958 et il y est resté. Sur ce meuble en bois de violette, le nouveau président de la République, que ce soit Emmanuel Macron ou Marine Le Pen, trouvera dans trois semaines trois gros dossiers socio-économiques. A l'entête du premier, il sera marqué : " restaurer les finances publiques ", le deuxième sera intitulé " emploi, croissance et compétitivité " et le troisième " notre modèle social est-il tenable ? ". Jetons-y un coup d'oeil et ouvrons d'abord le vaste dossier du modèle social français. A la fin de l'an dernier, le " patron des patrons " français, Pierre Gattaz, avait eu cette boutade en arrivant à Pékin : " J'ai quitté un pays communiste, la France, pour venir dans un pays libéral, la Chine " ! Communiste, la France ? Pourtant, elle n'a pas nationalisé ses moyens de production et elle abrite une économie de marché. Mais dans une tribune publiée il y a déjà plusieurs années par le magazine Le Point, l'économiste en chef de la banque Natixis, Patrick Artus, expliquait pourquoi certains sont néanmoins habités par ce cliché. " L'économie française a deux caractéristiques très particulières, observait-il. Tout d'abord, le poids très élevé des dépenses publiques. (...) Ensuite, le fait que le marché du travail n'est absolument pas concurrentiel. (...) La quasi-totalité du revenu du pays passe soit par les mains de l'Etat soit par les mains de syndicats d'insiders, d'où notre appellation de 'pays communiste'. " C'est clair, le modèle social français est un des plus redistributifs au monde : ses dépenses publiques représentent 56,2 % du PIB en 2016, plus encore que chez nous (nous sommes à 54%) et elle est à ce titre championne des pays de l'OCDE. Pour financer ses dépenses, l'Etat français impose d'importants prélèvements obligatoires aux entreprises et aux ménages. Le total des impôts, des taxes et des cotisations s'élève à 44,2 % du PIB. Là aussi, elle est championne de l'OCDE. Attention cependant à ne pas tirer de conclusions trop hâtives. Sous la notion de dépenses publiques se cachent des frais très différents : dépenses sociales, investissements dans les infrastructures, crédits d'impôts aux entreprises, rémunération des fonctionnaires, paiement des charges d'intérêt sur la dette publique, etc. Le gros de la facture est cependant social. " En France, 75 % de la dépense publique représentent les prestations sociales en espèces (retraites, prestations familiales, etc.) ou les transferts en nature (santé, éducation, etc.) en direction des ménages ", précisent les économistes de l'OFCE, un think tank d'obédience sociale-démocrate. En France, donc, l'Etat est présent plus qu'ailleurs pour veiller sur ses administrés. C'est le pays de l'OCDE où la part du secteur privé est la plus faible dans les systèmes de retraite (un système qui coûte à lui seul près de 13 points de PIB). La France dépense pour sa défense près de 2 % de son PIB, soit le double de l'effort allemand ou de l'effort belge. Et la France affecte un quart de son PIB pour éponger les factures des soins de santé et de " vieillesse-survie ". Tout cela n'est pas nécessairement inefficace ni sans avantages. Lorsque l'on cumule ce que paient les Américains en termes de dépenses publiques et privées pour payer leur retraite et leurs soins de santé, on se rend compte qu'ils dépensent 2 points de PIB de plus que les Français. Pourtant, les résultats américains ne sont pas meilleurs. L'espérance de vie des Français est bien plus élevée (83 ans, contre 79 aux Etats-Unis) et les inégalités sont sensiblement plus faibles dans l'Hexagone. Economiste auprès de l'OFCE, Pierre Madec rappelle que des organisations internationales peu suspectes de sympathie à gauche saluent l'efficacité de ce système. L'OCDE souligne ainsi que " la redistribution par les prestations sociales et impôts réduit les inégalités d'un peu plus de 30 % en France, ce qui est bien supérieur à la moyenne des pays de l'OCDE de 25% ". Les prestations publiques dans l'enseignement sont en revanche beaucoup moins bonnes. Depuis deux décennies au moins, l'ascenseur social semble cassé. Comme le souligne le journaliste économique Dominique Seux (lire son entretien ci-après), ce modèle n'est donc pas condamné en soi, mais il doit être corrigé. La France est ainsi particulièrement généreuse dans les remboursements de soins de santé ou les retraites. Les ménages français ne financent, après les contributions de la sécurité sociale et des assurances complémentaires, que 7 % des dépenses de santé, alors que la moyenne dans les pays de l'OCDE est de 15 %, épingle par exemple l'Institut Montaigne, un think tank libéral. La France fait également preuve d'une belle prodigalité à l'égard de ses retraités, sur le niveau de retraite en lui-même mais aussi sur l'âge légal qui avait été ramené à 60 ans sous la présidence de François Mitterrand, puis rehaussé légèrement à 62 ans sous celle de Nicolas Sarkozy. Un passage à 65 ans permettrait d'économiser 22 à 26 milliards d'euros dès 2022, soit presque 1 % du PIB. Une des grandes forces de l'Hexagone est sa démographie : la population française est passée de 61 à 67 millions en 15 ans. Cette tonicité démographique lui permet d'affronter le défi du vieillissement dans une position beaucoup plus enviable que l'Allemagne ou que notre propre pays. Entre 2014 et 2060, les dépenses liées au vieillissement diminueront en effet de 1 point de PIB en France, alors que dans le même temps, elles augmenteront de 5 % en Allemagne et 4 % chez nous (avec les mesures prises par le gouvernement Michel). Sans remonter à Philippe d'Orléans, le problème des finances publiques françaises n'est pas neuf. Dans une allocution célèbre, en 1958, le général de Gaulle s'exclamait déjà : " Les caisses sont vides. " En 2007, quand il devient Premier ministre, François Fillon lâche : " Je suis à la tête d'un Etat qui est en situation de faillite ." Et en septembre 2012, peu de temps après être élu, François Hollande rencontre pour le première fois la chancelière allemande qui s'étonne : " La France et l'Allemagne avaient le même niveau de déficit public il y a 10 ans, qu'est-il arrivé à la France ? " Bonne question en effet : en 2000, la dette publique allemande pesait 58,9 % du PIB, et la dette publique française 58,6 %. Aujourd'hui, la différence entre les deux pays est de 27 points, la dette publique allemande avoisine en effet 71 % du PIB, alors que la dette publique française a bondi à 98 %. Que s'est-il passé ces 15 dernières années ? " Nous avons perdu le contrôle, avoue Dominique Seux. C'est arrivé très simplement, avec l'euro. Nous nous sommes dit alors que grâce à la monnaie unique, nous bénéficierions des taux d'intérêt (très bas) de l'Allemagne et que nous allions pouvoir nous endetter pour donner la priorité à la relance, au pouvoir d'achat. " En effet, pendant trois ans (en 2002, 2003 et 2004), la France sera en déficit excessif (de plus de 3 % du PIB), mais l'Europe est alors bien plus laxiste et elle ne sera pas sanctionnée. Ce dérapage budgétaire est la conséquence de trois facteurs. Un, le manque de volonté politique. Depuis Raymond Barre, le pays n'a jamais connu, jamais, de finances publiques en boni. Deux, la crise. Le modèle social français, on l'a vu, possède des amortisseurs aussi confortables que ceux des vénérables Citroen DS, qui ont été très sollicités lors de la crise de 2008. Cette dernière eut pour conséquence d'augmenter les frais en allocations de chômage, en aides diverses, etc., mais la facture a été salée : un endettement supplémentaire de 5 % du PIB. Et, troisième point, la croissance de l'économie a souffert ces dernières années d'une mollesse endémique.Les agences de notation restent cependant confiantes dans la capacité de la France à remplir ses devoirs budgétaires. Standard & Poor's vient de confirmer la note AA de la dette française, en soulignant le fait que le léger rebond de la croissance ces prochaines années, le retour des investissements, la baisse légère mais continue du chômage et la solidité des institutions, militent en faveur de la note française. Car la France, malgré tout, fait des efforts. En 2016, le déficit budgétaire de l'Etat s'est établi à 69 milliards d'euros, soit un recul de 1,5 milliard par rapport au déficit de 2015. Il atteint ainsi son niveau le plus bas depuis 2008. Pas suffisant cependant : le déficit 2016 représente encore 3,4 % du PIB. Les projections de l'administration des finances françaises voudraient que l'on retombe à 2,8 % cette année. Mais est-ce jouable en cette année électorale ? Car si le modèle social et les finances publiques sont sous pression, c'est que depuis longtemps les performances économiques françaises sont décevantes : 0,2 % en 2012, 0,6 % en 2013, 0,7 % en 2014, 1,1 % en 2015, 1,2 % en 2016... Un taux toujours inférieur à la moyenne de la zone euro. Avec des conséquences sur l'emploi. Le taux de chômage français n'est pas descendu sous la barre des 7,5 % depuis plus de 30 ans, souligne Dominique Seux qui rappelle qu'en raison de sa démographie, la France doit créer chaque année 150.000 emplois, ne fût-ce que pour ne pas aggraver son taux de chômage. Le journaliste condamne un certain sectarisme idéologique sur le sujet : " Au contraire de l'Allemagne ou du Royaume-Uni, nous avons refusé les mini jobs. De même, la France a interdit le temps partiel en dessous de 24 heures. Ce sont des choix radicaux. " Certes, les dernières mesures prises par François Hollande en faveur de la compétitivité des entreprises (le CICE et le pacte de responsabilité, notamment) ont permis de restaurer les marges des entreprises, aidées il est vrai aussi par la baisse des prix pétroliers. Et on a donc observé ces derniers mois un (léger) mouvement de reprise de l'emploi et des investissements. Certes, cela ne va pas effacer les larges trous laissés par la désindustralisation : entre 2000 et aujourd'hui, l'industrie a vu son poids dans l'économie passer de 15 à 11 %. Mais cela devrait aider la France à retrouver un rythme de croissance en ligne avec la moyenne de la zone euro (1,4 ou 1,5 % cette année). Ce premier effort n'est toutefois pas suffisant. L'économiste en chef de la banque Natixis, Patrick Artus, fait la liste des réformes nécessaires pour que, dans cinq ans, l'économie soit en meilleure forme : " réformer le système éducatif pour empêcher l'apparition de jeunes déscolarisés, sans formation et sans emploi ; réduire fortement le handicap de compétitivité de la France vis-à-vis des pays du même niveau, pour arrêter la désindustrialisation et la destruction d'emplois qualifiés ; baisser le coût du travail peu qualifié ; et réduire fortement le dualisme du marché du travail, qui implique qu'aujourd'hui les nouveaux emplois créés le sont avec des contrats de travail très courts, une faible protection, des salaires faibles ". Mais si l'économie française parvient à monter en gamme et à maintenir une croissance de la productivité par tête à son niveau actuel, on pourrait assister aux alentours de 2040 à ce qui paraît aujourd'hui incroyable : elle dépasserait en importance l'économie allemande. Une projection qui faisait dire au prix Nobel d'économie Paul Krugman : Bienvenue au nouvel empire français ! Mais pour devenir cet empereur, le nouveau président a, on le voit, du pain sur la planche.