Les propositions en vue de renforcer l'euro sont aussi anciennes que l'union monétaire elle-même, et même plus encore. A la lecture du document dit de réflexion de la Commission Européenne, on éprouve une sensation familière: il faut achever l'union bancaire, les Etats-membres obtiennent de l'aide pour amortir les chocs économiques, et la zone euro se voit parée d'une administration transparente, avec un super ministre des Finances propre. Les obligations émises en commun, les eurobonds, sont également concernées.
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Les propositions en vue de renforcer l'euro sont aussi anciennes que l'union monétaire elle-même, et même plus encore. A la lecture du document dit de réflexion de la Commission Européenne, on éprouve une sensation familière: il faut achever l'union bancaire, les Etats-membres obtiennent de l'aide pour amortir les chocs économiques, et la zone euro se voit parée d'une administration transparente, avec un super ministre des Finances propre. Les obligations émises en commun, les eurobonds, sont également concernées.Pour la Commission Européenne, il s'agit surtout de timing. Maintenant que l'Union Européenne est délivrée des eurosceptiques Britanniques, le moment est venu d'achever l'union monétaire à moitié finie. Le vent semble favorable. La France a un fervent enthousiaste de l'euro à la présidence, qui est en outre bien accueilli à Berlin, le poids lourd de l'union monétaire. L'euro est finalement à nouveau d'actualité. Il faut battre le fer tant qu'il est chaud. Ou pas ?Pour l'europarlementaire Sander Loones (N-VA), il n'y a absolument aucune nécessité de nouvelles institutions ou de nouveaux postes pour faire fonctionner l'union monétaire correctement. Les règles budgétaires convenues suffisent, elles doivent juste être respectées. "Cela signifie un budget en équilibre à moyen terme, avec la possibilité, en temps de crise, d'aller 3% dans le rouge", selon Loones. "Et la dette publique doit être sous contrôle. Les pays qui ne respectent pas leurs obligations sont à même d'entraîner l'ensemble de la zone euro dans le précipice et ils doivent pouvoir être mis devant leurs responsabilités. Cela signifie des économies, des réformes structurelles et - en dernier recours - une mise en faillite contrôlée, voire une sortie de l'euro. Faisons temporairement sortir la Grèce de l'euro, pour repartir sur de bonnes bases. Pénible, mais probablement nécessaire pour le début la reprise."La prise de responsabilité de ses propres échecs est entérinée dans le Traité de Maastricht de 1992, via la clause dite de "no bail-out". Celle-ci responsabilise les pays de l'euro pour le remboursement de leurs propres dettes. Les plans de sauvetage financiers par les autres pays de l'euro ou la Banque Centrale Européenne (BCE) ne sont donc pas de mise. Mais la clause est restée lettre morte. La Grèce en est déjà à son troisième plan de sauvetage. "La solidarité a aujourd'hui priorité sur la responsabilité, alors qu'il faut précisément l'inverse", considère Loones. "C'est comme si je pouvais souscrire une assurance incendie alors que je viens moi-même de mettre le feu à ma maison. Est-ce tellement déraisonnable d'attendre des pays qu'ils mettent d'abord eux-mêmes de l'ordre dans leurs affaires. Le transfert de la facture d'une négligence propre vers d'autres pays, ce n'est pas de la solidarité, mais du profitariat. Si un pays sait que, en dernier recours, les milliards arriveront malgré tout, pourquoi se hâterait-il de faire de pénibles réformes ? Au coeur du problème, il y a l'échec politique. C'est la raison pour laquelle le transfert des factures vers d'autres Etats-membres ou vers l'Europe doit être interdit. C'est le seul vrai remède."La politique monétaire souple de la BCE n'est clairement pas d'une grande aide. "Si des pays peuvent emprunter à bon marché, ils reportent les réformes indéfiniment." La réassurance européenne des allocations de chômage nationales - une idée présente dans la note de réflexion - ne trouve également pas grâce aux yeux de Loones. D'autres formes de transferts inefficaces encore moins. "Il n'existe même pas le début de preuve que les transferts aident une économie à se redresser. Malgré les transferts de milliards de la Flandre, la Wallonie ne parvient toujours pas à résorber son retard. L'Europe paie cher pour l'Italie du Sud, avec le même pauvre résultat. Pour renforcer l'union monétaire, les économies de la zone euro doivent converger. Mais les transferts opèrent un nivellement vers le bas. Nous devons mettre en valeur les économies fortes. Elles seront de la sorte à même de tirer les plus faibles. Mais nous disons en fait aujourd'hui à l'Allemagne et aux Pays-Bas: vous réussissez trop bien."Le fait que les pays forts de la zone euro comme l'Allemagne et les Pays-Bas ne débordent pas d'enthousiasme pour aider les pays les plus faibles, Peter Vanden Houte peut quelque part le comprendre. "La solidarité n'est pas facile si elle doit servir à résoudre des problèmes du passé", selon l'économiste en chef d'ING Belgique. "Jetez simplement un oeil à la dette publique: dans certains pays, elle se situe à plus de 130% du produit intérieur brut (PIB), dans d'autres elle est inférieure à 60%. Avec de telles positions de départ divergentes, le mécanisme de solidarité doit d'emblée déjà entrer en action. D'autre part, si vous voulez mordicus repartir sur de bonnes bases, vous courez le risque que l'union monétaire n'existe entre-temps plus. Car la grande divergence est précisément l'une des causes des tensions au sein de l'union monétaire. Une lourde cure d'austérité risque d'encore davantage affaiblir les pays les plus faibles, de telle sorte que l'union monétaire n'y survivrait pas." Finalement, il s'avère qu'une union monétaire n'est maintenable qu'avec l'une ou l'autre forme de solidarité budgétaire. "Essayez seulement de garder votre budget sous contrôle lorsque vous êtes confronté à une récession ou autre choc économique", défie Vanden Houte. "Les pays du sud de la zone euro ont dû faire des économies à un moment où l'économie allait mal. Leur croissance en a été affaiblie de telle sorte que leur taux d'endettement - qui était déjà élevé - est devenu encore moins tenable. Un mécanisme de solidarité aurait pour effet de réduire le risque de telles spirales qui s'auto alimentent. Aujourd'hui, la BCE joue le rôle de pompier, précisément par manque de solidarité. "La BCE ne le concèdera jamais officiellement, mais pour elle, un motif important de sa politique de taux d'intérêt faible réside dans le taux d'endettement des pays du sud. Si le taux d'intérêt venait à nouveau à grimper, ils seraient en difficulté. Vous ne pouvez pas en même temps vous plaindre de la faiblesse des taux d'intérêt et vous opposer à la solidarité européenne. Les deux sont indissociablement liés: moins de l'un signifie plus de l'autre, et inversement."Qu'en est-il dès lors de l'argument selon lequel la faiblesse des taux d'intérêt retarderait les réformes nécessaires ? "Aux grands maux les grands remèdes. Il suffit d'être plus stricte: le débat fait rage entre les économistes. L'Espagne a obtenu un plan d'aide pour ses banques sous réserve d'adopter des réformes, et cela a fonctionné. En Grèce, les lourdes économies ont conduit à un taux d'endettement plus élevé. Même le Fond Monétaire International (FMI) a fait un mea culpa en la matière. Il est donc également possible d'être trop stricte." Le Portugal semble confirmer ce propos. "Le gouvernement de gauche a troqué la politique d'austérité contre une politique de stimulation et a ensuite vu son déficit budgétaire plutôt se réduire. Vous ne m'entendez pas dire: dépensez davantage, le taux d'endettement se réduira en conséquence. Mais les faits démontrent que certains pays se trouvent à la limite."Les solutions nécessitent d'être davantage réfléchies et diversifiées. Et elles ne seront jamais durables sans solidarité démocratique. "Si le citoyen européen doit payer des cotisations pour financer la solidarité, il doit alors avoir son mot à dire en la matière. Une telle cotisation est-elle bien nécessaire ? Et quelle doit alors être l'ampleur de celle-ci ? Aujourd'hui, cette légitimité démocratique fait défaut. Les pays de la zone euro ont transféré leur politique monétaire à la BCE, mais ils sont pour le reste toujours des Etats souverains. Cette contradiction survivra. Une union monétaire solide ne peut pas exister sans intégration politique. C'est l'éléphant dans la boutique de porcelaine européenne."Steven Van Hecke, professeur en politique européenne à la KU Leuven, estime lui aussi qu'un approfondissement démocratique de l'union monétaire a davantage de chance de réussir. "Prenez l'Eurogroupe, la réunion des ministres des Finances des pays de l'euro. Il prend des décisions ayant d'importantes conséquences, mais cela reste une réunion informelle. Officiellement, il n'y a même pas de procès-verbal. Toute le monde sent que cela ne peut plus continuer ainsi. Il y aura probablement un nouveau traité pour la zone euro, qui prévoira un ministre européen des Finances et une représentation parlementaire unifiée. Ce qui ne signifie pas que la légitimité démocratique est à tout moment la solution unique. Au plus chaud de la crise de l'euro, l'Europe a dû prendre des décisions dures mais nécessaires. Je doute du caractère démocratique de celles-ci."La politique d'assainissement est également mise en oeuvre sans large adhésion, et cela a même eu un impact positif. "L'idée a fait son chemin que le balancier penchait trop dans une direction", précise Van Hecke. "Il ressort des enquêtes de l'Eurobaromètre que les gens adhèrent à l'idée d'une Europe sociale. Le consensus bascule. Si des pays ne peuvent pas se tenir aux règles budgétaires, l'attention s'oriente aujourd'hui vers le pourquoi. La politique d'austérité a fonctionné pour des pays compétitifs comme l'Irlande, mais dans la Grèce peu résiliente, cette politique a favorisé le chômage. Le virage est déjà en cours dans la Commission Européenne de Jean-Claude Juncker. Auparavant, il n'était question que d'économies. Juncker est venu avec un plan d'investissements. Car les investissements renforcent l'économie. Cette vision a pris racine."Le nouveau consensus prépare le terrain pour le renforcement de la zone euro. Les poids lourds que sont la France et Allemagne en sont tous les deux des défenseurs, quoiqu'avec des différences sous-jacentes. "Des grandes décisions ne tomberont plus en 2017, du fait des élections allemandes en septembre", explique Van Hecke. "Cela donne au président Emmanuel Macron le temps de faire ses devoirs en France. Son budget pour 2018 devra rester en-deçà d'un déficit de 3%, comme l'exigent les règles européennes. Sinon il perdra sa crédibilité à Berlin. S'il réussit en outre à réformer le marché du travail, l'Allemagne répondra positivement à ses propositions concernant la zone euro, comme un FMI européen."La revitalisation de l'axe franco-allemand ne marquera pas un printemps européen général, relativise Van Hecke. "L'UE27 reste trop grande et trop diverse. Il suffit d'observer la difficulté à mettre d'accord l'ensemble des Etats-membres concernant des thèmes de moindre poids comme le brevet européen. Et je doute que l'axe franco-allemand aille plus loin que le renforcement de la zone euro. La très débattue défense commune, par exemple, restera en suspens. Pourquoi ? Une défense commune n'empêchera pas de nouvelles guerres, et elle n'est également pas indispensable pour le maintien de la paix dans l'Union Européenne. L'urgence fait défaut. La zone euro, par contre, est beaucoup plus vulnérable, elle ne peut pas perdurer sans renforcement. Une défense européenne est intéressante, une zone euro plus forte est une nécessité."