Je m'explique : le créancier de l'État lui prête avec de l'épargne du travail passé tandis que l'État (le débiteur) rembourse sa propre dette grâce à un prélèvement fiscal sur le travail futur. C'est logique : la dette publique est garantie par la capacité de l'État à lever des impôts portant, entre autres, sur les revenus professionnels futurs de ses contribuables (ménages et entreprises). En s'endettant, l'État demande donc à des créanciers de lui faire crédit au motif qu'il sera capable d'exiger un prélèvement sur la création de richesse de ses futurs contribuables.

C'est ainsi que Karl Marx (1818-1883) considérait que la dette publique était sans lien nécessaire avec le processus de production de capital et qu'elle n'était pas un titre sur du capital réel. Il l'assimilait à un capital fictif parce qu'il en voyait l'extinction dans la révolution, état préalable à la victoire du prolétariat. Aux yeux de Karl Marx, cela allait même plus loin : comme la dette publique est un travail passé accumulé gagé par un travail futur, cette même dette devait être annulée par la négation de la propriété privée, qu'il percevait comme un obstacle à l'égalité sociale. Le nihiliste Pierre-Joseph Proudhon (1809-1865) n'avait pas une vision très éloignée.

Quand on prolonge l'analyse marxiste, on doit immanquablement dresser le parallèle entre la dette publique et la monnaie. Ces deux notions constituent l'avers et le revers de la même réalité, puisque tant l'une que l'autre est émise par les mêmes États. La monnaie est une dette financière tandis que la dette publique est une dette sociale. Comme la dette publique, la monnaie est souveraine. Et, bizarrement, nous opérons la même confusion mentale avec la monnaie qu'avec la dette publique : nous conceptualisons la monnaie comme un acquis privé alors qu'elle reflète un bien public. Et, bien que nous en soyons les débiteurs individuels, nous visualisons la dette publique comme une obligation collective qui nous est étrangère alors que nous bénéficions des biens publics.

Si, aux yeux de Marx, la dette publique est un capital fictif, la monnaie ne l'est-elle pas davantage ? N'est-ce pas un immense jeu d'écriture qui repose sur de fragiles conventions ? La réalité, c'est que lorsque la dette publique est trop importante, ce ne sont plus les créanciers qui obligent les débiteurs : ce sont les débiteurs qui imposent des effacements de dettes à leurs créanciers.

C'est pour cela que l'excès d'endettement public met irrémédiablement en péril la monnaie. Pour résorber une dette publique excessive, il faut soit dévoyer la monnaie (c'est-à-dire créer de l'inflation), soit effacer les dettes, comme lors du défaut grec ou de la confiscation des dépôts bancaires chypriotes. Dans ces deux cas de figure, il n'est pas possible de rembourser une dette publique incontrôlée sans corrompre la monnaie.

C'est la situation contemporaine : l'inflation rogne l'épargne et efface, de manière sournoise, l'endettement.

Mais alors, vers quel système politique une dette publique excessive entraîne-t-elle ? L'économiste libéral Friedrich Hayek (1899-1992) suggérait qu'elle conduit à une restriction des libertés individuelles et donc à une nationalisation sournoise de l'économie. Cette dernière serait destinée à ordonnancer la pression fiscale mise en oeuvre pour assurer l'ordre social associé à des dépenses publiques excessives. Quel est, en effet, l'aboutissement de ce mouvement dans lequel l'État s'engouffre au travers de l'endettement public ? Est-ce vers une étatisation insidieuse de toute l'économie et/ou vers la perte de pouvoir d'achat entraînée par l'inflation qui découle de l'arme monétaire ? La réponse se situe sans doute dans une complexe chimie de ces deux éléments qu'on pourrait qualifier, dans la logique de Friedrich Hayek, d'étatisation inflationniste.

Bruno Colmant

Membre de l'Académie Royale de Belgique

Je m'explique : le créancier de l'État lui prête avec de l'épargne du travail passé tandis que l'État (le débiteur) rembourse sa propre dette grâce à un prélèvement fiscal sur le travail futur. C'est logique : la dette publique est garantie par la capacité de l'État à lever des impôts portant, entre autres, sur les revenus professionnels futurs de ses contribuables (ménages et entreprises). En s'endettant, l'État demande donc à des créanciers de lui faire crédit au motif qu'il sera capable d'exiger un prélèvement sur la création de richesse de ses futurs contribuables. C'est ainsi que Karl Marx (1818-1883) considérait que la dette publique était sans lien nécessaire avec le processus de production de capital et qu'elle n'était pas un titre sur du capital réel. Il l'assimilait à un capital fictif parce qu'il en voyait l'extinction dans la révolution, état préalable à la victoire du prolétariat. Aux yeux de Karl Marx, cela allait même plus loin : comme la dette publique est un travail passé accumulé gagé par un travail futur, cette même dette devait être annulée par la négation de la propriété privée, qu'il percevait comme un obstacle à l'égalité sociale. Le nihiliste Pierre-Joseph Proudhon (1809-1865) n'avait pas une vision très éloignée. Quand on prolonge l'analyse marxiste, on doit immanquablement dresser le parallèle entre la dette publique et la monnaie. Ces deux notions constituent l'avers et le revers de la même réalité, puisque tant l'une que l'autre est émise par les mêmes États. La monnaie est une dette financière tandis que la dette publique est une dette sociale. Comme la dette publique, la monnaie est souveraine. Et, bizarrement, nous opérons la même confusion mentale avec la monnaie qu'avec la dette publique : nous conceptualisons la monnaie comme un acquis privé alors qu'elle reflète un bien public. Et, bien que nous en soyons les débiteurs individuels, nous visualisons la dette publique comme une obligation collective qui nous est étrangère alors que nous bénéficions des biens publics.Si, aux yeux de Marx, la dette publique est un capital fictif, la monnaie ne l'est-elle pas davantage ? N'est-ce pas un immense jeu d'écriture qui repose sur de fragiles conventions ? La réalité, c'est que lorsque la dette publique est trop importante, ce ne sont plus les créanciers qui obligent les débiteurs : ce sont les débiteurs qui imposent des effacements de dettes à leurs créanciers. C'est pour cela que l'excès d'endettement public met irrémédiablement en péril la monnaie. Pour résorber une dette publique excessive, il faut soit dévoyer la monnaie (c'est-à-dire créer de l'inflation), soit effacer les dettes, comme lors du défaut grec ou de la confiscation des dépôts bancaires chypriotes. Dans ces deux cas de figure, il n'est pas possible de rembourser une dette publique incontrôlée sans corrompre la monnaie. C'est la situation contemporaine : l'inflation rogne l'épargne et efface, de manière sournoise, l'endettement. Mais alors, vers quel système politique une dette publique excessive entraîne-t-elle ? L'économiste libéral Friedrich Hayek (1899-1992) suggérait qu'elle conduit à une restriction des libertés individuelles et donc à une nationalisation sournoise de l'économie. Cette dernière serait destinée à ordonnancer la pression fiscale mise en oeuvre pour assurer l'ordre social associé à des dépenses publiques excessives. Quel est, en effet, l'aboutissement de ce mouvement dans lequel l'État s'engouffre au travers de l'endettement public ? Est-ce vers une étatisation insidieuse de toute l'économie et/ou vers la perte de pouvoir d'achat entraînée par l'inflation qui découle de l'arme monétaire ? La réponse se situe sans doute dans une complexe chimie de ces deux éléments qu'on pourrait qualifier, dans la logique de Friedrich Hayek, d'étatisation inflationniste.Bruno ColmantMembre de l'Académie Royale de Belgique