C'est comme après un accident. On se réveille dans son lit d'hôpital, groggy, en se demandant, après avoir vérifié que l'on n'ait rien de cassé, si l'on pourra sortir bientôt.
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C'est comme après un accident. On se réveille dans son lit d'hôpital, groggy, en se demandant, après avoir vérifié que l'on n'ait rien de cassé, si l'on pourra sortir bientôt. Notre économie est un peu dans cet état, après deux mois de confinement. Elle peut quitter le lit. Elle est encore affaiblie et sous forte dose de vitamines et de médicaments tonifiants. Mais son séjour forcé à l'hôpital a aussi permis de faire un check-up et les traitements qui lui sont administrés pourraient lui être bénéfiques à l'avenir... C'est cela l'économie à 90%. Si l'on file une métaphore plus mécanique, on pourrait dire que demain, nous aurons un nouveau moteur plus petit, modifié, mais qui pourrait peut-être malgré tout, avec un peu de temps, retrouver les performances de l'ancien. Est-ce imaginable ? " Il faut rester modestes et prudents. Il y a tant de choses que nous ne savons pas, note d'emblée le chief economist et cofondateur d'Orcadia Etienne de Callataÿ. Mais il y a deux scénarios : celui de la substitution ou celui du cercle vicieux. La substitution consiste à se rappeler que l'économie connaît des réallocations continues dans l'usage des ressources. Oui, des emplois vont disparaître. Mais rappelons-nous, avant-crise, nous étions confrontés à une pénurie de main-d'oeuvre dans de nombreux domaines. Le jeune qui voulait travailler hier dans l'événementiel ne trouvera pas peut-être dans d'emploi dans ce secteur, mais il pourrait être embauché ailleurs. " Toutefois, un autre scénario pourrait se dessiner, celui du cercle vicieux. " Une perte d'activité de 10% peut avoir des effets multiplicateurs. Dans une famille, si un enfant perd son emploi, les parents seront incités à consommer moins pour pouvoir l'aider, explique Etienne de Callataÿ. Un restaurateur qui cesse son activité, cela enclenche des effets en cascade chez ses employés, ses fournisseurs... " C'est d'ailleurs cela qui est craint aujourd'hui. Comme le souligne The Economist, qui se réfère à ce qui se passe en Chine et en Corée du Sud, deux pays qui expérimentent la reprise depuis plus longtemps que nous, l'économie pourrait avoir perdu pour longtemps une partie de sa capacité et cette perte de potentiel s'accompagnerait d'interrogations sur la perte d'innovation, les inégalités, le chômage structurel. De plus, cette perte de potentiel sera durable, confirme Koen De Leus, économiste en chef de BNP Paribas Fortis. " A mon avis, tant que nous n'aurons pas de vaccin, l'économie ne pourra pas à redémarrer à 100 %. Au moment où l'activité redémarre, l'économie ne retrouve pas totalement le niveau de demande d'avant, souligne-t-il. Des perturbations subsistent en raison notamment de l'impact de la distanciation sociale. " Cela se comprend aisément quand on songe au secteur de l'hôtellerie, de l'événementiel, de la restauration ou du tourisme. Mais cela s'observe aussi dans le secteur industriel. Les entreprises ont dû revoir toute leur organisation. " Cela bouscule complètement la manière d'assembler les véhicules. Notre façon de travailler a été profondément adaptée ", souligne Stefan Fesser, le directeur de l'usine Volvo à Gand. Mais cette nouvelle organisation de la production, dans les banques, les industries, les commerces, a un double impact : elle réduit sans doute un peu la productivité, et elle a occasionné des dépenses parfois importantes. La reprise est d'autant plus difficile que les entreprises subissent des ruptures de leur chaîne d'approvisionnement, soit parce qu'un de leurs fournisseurs a fait faillite, soit parce qu'au niveau mondial, certains pays sont encore partiellement à l'arrêt. Et puis, à côté de toutes ces conséquences liées à la distanciation sociale, un autre élément empêchera pendant un long moment le moteur de tourner à nouveau à plein régime : la peur. " La demande ne va pas retrouver rapidement les niveaux d'avant-crise, poursuit Koen De Leus. Je pense particulièrement au groupe des personnes les plus vulnérables, les retraités et les gens de plus de 60 ans. Car ce sont aussi ceux qui ont en moyenne un pouvoir d'achat supérieur aux jeunes. Et si les vieux restent dans leur jardin, cela se traduira dans les commerces par une baisse du chiffre d'affaires. " Eric Dor, le directeur de la recherche auprès de l'IESEG, l'école de management française, a brossé, en s'inspirant de l'enquête mensuelle de la Banque nationale auprès des entreprises, deux scénarios de reprise pour l'économie belge. " Des prévisions à prendre avec pincettes en raison de l'énorme marge d'incertitude ", avertit-il. Mais elle donne une idée de l'ampleur du choc. Dans un premier scénario dit " accéléré ", où la reprise serait la plus forte et plus rapide, le PIB belge plongerait néanmoins de 7,8% sur l'année. Mais si la reprise devait être plus progressive, le PIB plongerait de 11,2% cette année avec un effondrement à -20% au cours de ce deuxième trimestre et des réductions de chiffre d'affaires atteignant sur l'année 20% dans l'automobile et 55% dans l'horeca. " Certains secteurs risquent d'être durablement laminés ", ajoute Eric Dor qui note à l'appui de ces prévisions que l'Insee en France table également sur une chute de 20% du PIB français au deuxième trimestre. Koen De Leus partage ce pessimisme. L'économiste en chef de BNP Paribas Fortis table sur un recul de 11,1% du PIB belge cette année et un timide rebond de 4,1% car tant que l'épidémie n'est pas terrassée par un médicament ou un vaccin, l'économie ne redémarrera pas totalement. Nous voici donc englués peut-être pour deux ans dans cette économie à 90%. Avec d'énormes conséquences. " Beaucoup d'entreprises réalisent des marges de 5 ou 6%, rappelle Koen De Leus. Si une entreprise accuse une telle perte de revenus de 10%, alors que ses coûts fixes ne bougent pas, ce n'est pas tenable pendant un an. A moins de licencier. " C'est la grande crainte en effet. Une récente enquête de la BNB montre que le chiffre d'affaires des entreprises, qui avait été en moyenne réduit d'un tiers entre le 23 mars et le 12 mai, ne reprend pas malgré le déconfinement. Les causes invoquées sont multiples : absence d'une partie du personnel, rupture des chaînes d'approvisionnement, absence de la demande. Et du coup, les investissements sont au point mort. Toujours selon la BNB, 39% des entreprises de la culture et de l'événementiel s'attendent à devoir cesser leurs activités ces prochains mois, et elles sont près d'un quart dans l'horeca. " Dans nos enquêtes hebdomadaires, souligne Olivier de Wasseige, le patron de l'Union wallonne des entreprises, nous relevons que 35% des entreprises ont perdu entre 50 et 99% de leur chiffre d'affaires d'avant-crise. Et 10% sont encore totalement fermées et n'ont donc pas de revenu du tout. C'est énorme. " Le cercle vicieux, que mentionnait plus haut Etienne de Callataÿ, risque donc de s'enclencher et de faire apparaître un cortège de chômeurs. L'ERMG, le groupe de gestion de crise, estime qu'après la disparition des mesures de soutien à l'emploi telles que le chômage temporaire, qui bénéficie aujourd'hui à 900.000 personnes, 250.000 travailleurs pourraient perdre leur emploi. Koen De Leus lance donc un message au gouvernement : " Beaucoup d'entreprises affirment aujourd'hui qu'elles ne pourront pas réengager tous les travailleurs qui bénéficient aujourd'hui du chômage temporaire, lequel n'est prévu que jusqu'à la fin du mois de juin. Il est donc impératif de prolonger cette mesure au-delà de la fin juin, et cette décision doit être prise le plus vite possible ". Cortège de chômeurs, donc, mais aussi de faillites. " De nombreux pays, dont la Belgique, ont suspendu l'obligation, lorsque l'on est en cessation de paiement, de se déclarer en faillite, rappelle Bruno de Moura Fernandes, économiste auprès de l'assureur-crédit Coface. C'est pourquoi on observe actuellement une chute des défaillances. Mais ces moratoires sur les faillites vont cesser. En Belgique, il court jusqu'au 17 juin. Ensuite, lorsqu'il faudra recommencer à rembourser toutes les charges qui ont été reportées, de nombreuses entreprises feront faillite. Avec une économie qui tourne à 90% pendant de nombreux mois, des entreprises ne pourront pas encaisser les pertes de revenus. Et je ne vois pas comment ces entreprises pourraient changer aussi rapidement leur façon de faire pour leur permettre de rattraper ces 10% perdus. " La Coface prévoit en Belgique, comme dans le reste de la zone euro, une hausse des défaillances d'un peu moins de 20% cette année. " Quand vous prenez une telle claque, la question est : est-ce que cela va vous mettre K.-O. ou vous faire rebondir ailleurs, demande Etienne de Callataÿ. Certes, rebondir est peut-être un mauvais mot, car, après un choc pareil, nous ne pouvons pas espérer aller mieux qu'avant. Cependant, je crois qu'avec le sauvetage budgétaire en cours, il existe suffisamment de moyens pour permettre une reconversion dans un certain nombre d'activités. " Mais on ne rasera pas gratis. Les aides vont disparaître au fil du temps. " Et c'est à souhaiter parce qu'il ne faudrait pas que les gens commencent à s'inquiéter sur la capacité des Etats à honorer les engagements ", souligne Etienne de Callataÿ. C'est donc maintenant qu'il faut agir. L'Union wallonne des entreprises (UWE)travaille à un plan de relance qui met l'accent sur les investissements publics (dans les infrastructures, mais aussi la formation et la digitalisation de l'économie et dans l'aide à la recherche et au développement), aux soutiens à l'exportation. Un plan qui demande aussi des réductions de cotisations sociales et des mesures encourageant la flexibilité du travail. " Les entreprises vont dégager moins de marges pour investir que ce soit dans des lignes de production ou pour aller prospecter de nouveaux marchés, constate Olivier de Wasseige. Nous tirons donc le signal d'alarme : l'Etat va devoir agir et être créatif. C'est ce qui explique notamment notre demande d'un plan de soutien à la recherche et au développement. Il va sans doute falloir être moins dépendants de certains secteurs (automobile, aéronautique) et imaginer d'autres filières. Des secteurs devront se diversifier, se réinventer. Les entreprises devront peut-être considérer les activités qu'elles pourraient ré-internaliser et chercher à être moins dépendantes d'un seul fournisseur. " " Il faut profiter de cette période (on aurait d'ailleurs déjà pu le faire au cours des semaines précédentes) pour inciter les gens à augmenter leurs compétences notamment dans le numérique, sur une base volontaire bien sûr. Il faut préparer ceux qui pourraient se retrouver sur le marché du travail à être rapidement réengagés ", note encore Olivier de Wasseige. Et il faut aussi pousser les chômeurs vers les emplois qui restent inoccupés. Il y en a encore beaucoup. " Avant la crise, il y avait environ 30.000 emplois en pénurie. Aujourd'hui, il en reste encore 19.000 à 20.000. Or, le Forem n'en forme que 10.000 par an. " Si la relance pouvait aussi faire un sort à quelques mauvaises habitudes, ce serait une bonne chose. Olivier de Wasseige déplore ainsi notre inefficacité politique. " Nous l'avons expérimenté dans de nombreux secteurs : dans la distribution des masques, mais aussi le dépistage et le traçage en entreprise. Nous ne savons toujours pas ce qu'il faut faire quand, dans une entreprise, quelqu'un dit tout à coup : je me sens mal. Quand et comment prévenir le médecin du travail ? Comment organiser la chaîne de production ? Nous avons écrit aux instances fédérales et régionales et elles se renvoient toutes la balle car il y a des compétences de deux côtés. Cela ne fonctionne pas. Nous appelons donc à revoir le système. " On a toutefois rarement eu une période où autant d'argent cherchait à se placer. De l'argent public, avec notamment ce plan de relance européen de 750 milliards proposé par la Commission. Mais aussi de l'argent privé. Chez nous, selon les derniers chiffres de la Banque nationale, sur le seul mois de mars, le total des montants déposés en banque a gonflé de 10 milliards, pour atteindre 654 milliards fin mars (dont 283 milliards logés dans les fameux livrets). C'est l'effet de l'épargne forcée : confinés, les ménages et les entreprises n'ont pas pu dépenser ce qu'ils voulaient. Le phénomène dépasse la Belgique et s'observe dans la plupart des pays européens. Sauf en Allemagne où l'on constate une baisse des dépôts bancaires. Un comportement germanique que l'on avait déjà observé lors de la crise de 2008 : lorsque les choses tournent mal, les Allemands sont enclins à retirer du cash pour le mettre sous le matelas... Un tri forcéD'où l'importance de bien choisir les secteurs et les entreprises à soutenir. Et avec son Green Deal lancé avant la crise, la Commission européenne a sans doute fait mouche. Car l'activité destinée à réduire les émissions de gaz à effet de serre est porteuse d'emplois. " Au cours des deux dernières décennies, souligne Marouane Bouchriha, gérant de portefeuille actions internationales chez Edmond de Rothschild AM, la création d'emplois en Europe a été cinq fois plus rapide dans les domaines liés à l'environnement que dans le reste de l'économie. Ce sont souvent des emplois d'ouvriers et d'ingénieurs, des emplois locaux, non délocalisables et durables. " La Wallonie, en revanche, n'a pas toujours fait le bon choix. " Il faudra oser avoir un jour un regard critique sur le secteur aéronautique et logistique, lance Etienne de Callataÿ. Je trouvais déjà que c'était un mauvais choix pour la Wallonie avant la crise. Pensez-vous, à moins de croire que la Région est destinée à accueillir structurellement des emplois peu rémunérés, que l'avenir de la Wallonie est de servir de plateforme logistique d'Alibaba et de pleurer parce que l'on n'a pas réussi à avoir celle de Zalando ? " Mais ce qui est remarquable aujourd'hui est que de nombreuses start-up actives dans des secteurs non impactés par l'épidémie, tels les fintechs ou la santé, attirent des fonds. De grandes entreprises aussi, d'ailleurs, comme la biotech ArgenX, qui vient de boucler en quelques heures une augmentation de capital de 750 millions de dollars. La crise va donc faire le tri. " Le but des gouvernements était de soutenir les entreprises rentables et en bonne santé avant la crise et qui continueront à bien se porter après. Mais il y a en Europe des entreprises zombies (on estime leur nombre à 5 ou 6%), peu rentables et très endettées, qui réussissaient à survivre grâce aux taux d'intérêt très bas, ajoute Bruno de Moura Fernandes. Ces entreprises fragiles ne survivront pas ". C'est cela aussi, l'économie à 90%.