"C'est la Commission Européenne de la dernière chance", disait Juncker il y a trois ans. On n'a plus rien entendu de cela dans son état de l'Union de la semaine dernière.

KAREL LANNOO: Juncker évite les problèmes. La seule chose qu'il ait dite est: 'Donnez-moi davantage de pouvoir. Donnez plus de compétences à la Commission européenne.' Cela illustre la guerre de territoire entre la Commission européenne, le Parlement européen et le Conseil européen des chefs d'État. Sa proposition de fusionner la fonction de président de la Commission et celle de président du Conseil, par exemple, est en réalité une attaque contre le Conseil.
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KAREL LANNOO: Juncker évite les problèmes. La seule chose qu'il ait dite est: 'Donnez-moi davantage de pouvoir. Donnez plus de compétences à la Commission européenne.' Cela illustre la guerre de territoire entre la Commission européenne, le Parlement européen et le Conseil européen des chefs d'État. Sa proposition de fusionner la fonction de président de la Commission et celle de président du Conseil, par exemple, est en réalité une attaque contre le Conseil.Des exemples, il y en a suffisamment. Il veut transformer le fonds d'urgence MES - aujourd'hui un organe intergouvernemental situé au Luxembourg - en un Fonds Monétaire Européen sous le contrôle de la Commission. La même chose vaut pour la nouvelle Autorité européenne du travail, censée corriger les distorsions sur le marché du travail des États membres. Et le très controversé nouveau poste de ministre européen des Finances, il veut l'attribuer à un commissaire européen. En fait, Juncker veut tout pour la Commission.Évidemment. En tant qu'homme de la Commission, il parle comme homme de la Commission. Mais le citoyen n'a pas besoin d'une guerre de territoire entre les institutions européennes. Le citoyen veut que l'Europe aille de l'avant. Cela exige un plan d'envergure, pour lequel un accord existe entre les trois entités: la Commission européenne, le Conseil européen et le Parlement européen.Il aurait dû tenir l'église au milieu du village, au lieu d'exiger davantage de compétences. Il y a quelque trente agences sous le contrôle direct de la Commission, avec des tâches variant de la sécurité alimentaire à la stabilité des marchés financiers. Ne sous-estimez pas cela. Dans ces trente agences travaillent en moyenne 200 personnes. Ce sont 6.000 personnes. En soi, je n'ai rien contre ces agences. Elles sont conçues pour contrôler le respect de la législation européenne. Mais elles dépendent de la Commission. L'équilibre entre les institutions est perdu. La Commission a trop de poids proportionnellement au Conseil et au Parlement. Le Conseil peut encore exercer de l'influence par le biais des États membres. Mais le Parlement européen a beaucoup trop peu de pouvoir par rapport à la Commission.Ces dernières années, la Commission était sur la défensive, maintenant le vent a changé. Un groupe d'États membres est devenu beaucoup plus pro-européen, comme la France et les Pays-Bas. La Commission utilise ce moment pour se placer au centre. Mais au final, les États membres ont l'avenir de l'Europe entre leurs mains. La chancelière allemande Angela Merkel se taira pour l'instant concernant les nouvelles compétences pour la Commission, car les élections se profilent en Allemagne. Toutefois, le président français Emmanuel Macron, et toute la France avec lui, ne donnera certainement pas plus de pouvoir à la Commission. La France veut surtout de la puissance pour elle-même.D'accord, mais le vote à la majorité qualifiée, cela ne passera jamais. Il y aura toujours des États membres qui s'y opposeront. Prenez la problématique de la base imposable commune pour les entreprises, qui devrait diminuer la concurrence fiscale entre les États membres. Les Pays-Bas n'en voudront pas, le Luxembourg non plus et l'Irlande certainement pas. Les observateurs pensent même que Juncker a inclus cette problématique dans son discours parce qu'il sait très bien que cela ne se fera jamais. En tant que Luxembourgeois, il est certes contre une telle base imposable commune.Le poste de ministre des Finances implique une compétence sur le budget. Un ministre des Finances doit pouvoir dire: 'les dépenses sont trop élevées. Nous devons donc augmenter les impôts, ou diminuer les dépenses.' La Commission n'a pas cette compétence. Elle est une sorte d'association internationale qui doit travailler avec l'argent qu'elle reçoit de ses membres. Si la Commission obtient un jour un ministre des Finances, ce sera un titre d'apparat. À moins que les règles budgétaires européennes soient entièrement réformées. C'était sa dernière déclaration politique importante. La prochaine fois, il lui restera huit mois en tant que président de la Commission et plus personne ne l'écoutera. Pour le citoyen, il n'est pas crédible en ayant parlé de la Commission de la dernière chance il y a trois ans, et en faisant à présent comme s'il n'y avait pas de problèmes. Les plus grandes préoccupations du citoyen européen sont la migration et le contrôle des frontières extérieures. Il a peu parlé de cela, et il a également esquivé d'autres thèmes sensibles, comme la Pologne et la Hongrie en rébellion. À sa place, j'aurais engagé une réforme de la Commission. Le nombre de commissaires doit diminuer et la répartition des tâches au sein de la Commission doit être plus claire. Et la Commission doit beaucoup plus être responsable vis-à-vis du Parlement européen.Aujourd'hui, le Parlement européen a uniquement le droit de vérifier les propositions de loi de la Commission et de proposer des adaptations. Le Parlement ne peut lui-même quasi pas proposer de lois. Cela doit changer. Et le Parlement doit recevoir la compétence de contrôler la Commission. Les États-Unis ont aussi un long éventail d'agences, mais celles-ci sont sous le contrôle direct du Congrès.Nous devons également le faire. Sur le long terme, la transparence devient une question de survie pour la Commission. On a par exemple ressenti cela dans la politique commerciale. La Commission a soudain dû constater que le public pensait totalement différemment concernant le TTIP (le traité de libre-échange proposé entre l'UE et les États-Unis, qui se trouve pour l'instant au frigo, NDLR). Je peux ainsi vous donner encore des tonnes d'exemples. Il doit y avoir un équilibre entre la Commission et citoyen, représenté par le Parlement. Alors seulement, l'UE aura un avenir sain.