L'arrivée de Donald Trump à la Maison Blanche a profondément transformé le monde dans lequel nous vivons. Mais est-ce un court épisode ou un changement profond ? Pour Jeremy Ghez, professeur en économie et relations internationales à HEC Paris, l'arrivée de Donald Trump au pouvoir n'est pas un " accident de l'histoire ". Lors d'une masterclass organisée par HEC Paris dans les locaux de Degroof Petercam à Bruxelles, Jeremy Ghez (1) a tenté de voir " comment apprivoiser les Etats-Unis de Donald Trump ", surtout si l'arrivée d'un tel personnage à la Maison Blanche constitue désormais the new normal .
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L'arrivée de Donald Trump à la Maison Blanche a profondément transformé le monde dans lequel nous vivons. Mais est-ce un court épisode ou un changement profond ? Pour Jeremy Ghez, professeur en économie et relations internationales à HEC Paris, l'arrivée de Donald Trump au pouvoir n'est pas un " accident de l'histoire ". Lors d'une masterclass organisée par HEC Paris dans les locaux de Degroof Petercam à Bruxelles, Jeremy Ghez (1) a tenté de voir " comment apprivoiser les Etats-Unis de Donald Trump ", surtout si l'arrivée d'un tel personnage à la Maison Blanche constitue désormais the new normal . Que s'est-il passé dans l'électorat américain ? L'économiste bulgare Branko Milanovic, qui a travaillé à la Banque mondiale et enseigne aujourd'hui à l'Université de New York, a publié dans la Harvard Business Review un graphique qui en dit plus que bien des discours.Entre le milieu des années 1980 et aujourd'hui, les revenus personnels ont connu, au niveau mondial, l'évolution la plus importante jamais observée depuis la révolution industrielle. " C'est aussi la première fois que les inégalités mondiales diminuent au cours des 200 dernières années. Les "perdants" ont été les membres des classes modestes et moyennes des pays riches, alors que les gagnants ont été les 1% les plus riches et les classes moyennes asiatiques et surtout chinoises ", observe Branko Milanovic. Ce graphique, que Branko Milanovic appelle une courbe éléphant, capture assez bien ce qui s'est passé dans la tête d'un certain nombre d'électeurs américains mais aussi de ceux qui ont voté en faveur du Brexit ou des gilets jaunes en France, affirme Jeremy Ghez. " La globalisation était un phénomène dont tous étaient censés bénéficier, déclare-t-il. Si vous respectiez les règles du marché libre, si vous vous leviez tôt chaque matin et que vous travailliez durement, si vous éduquiez vos enfants afin qu'ils soient de bons Américains (ou de bons Européens), le système prendrait soin de vous... Si vous voulez maintenir ce système, votez pour les candidats pro-establishment, respectez les règles et si vous agissez de la sorte vous serez bien. " Mais la crise de 2008 est venue briser ces certitudes. Les gens se sont sentis floués. Au final, beaucoup d'Américains ont perdu leur emploi, parfois leur maison, ont le sentiment que leurs revenus ont baissé et, pis, que leurs enfants auront sans doute une vie plus dure que la leur. " Une partie des électeurs américains n'a plus voulu élire de candidats pro- establishment parce qu'ils n'en n'ont plus vu l'intérêt, et ont été tentés de suivre des candidats anti-establishment... parce qu'ils avaient le sentiment qu'ils n'avaient rien à perdre. " Ce revirement s'est spécialement traduit en 2016 lorsque trois Etats-clés, le Michigan, la Pennsylvanie et le Wisconsin, acquis au camp démocrate depuis près de 25 ans, ont tourné casaque et donné la victoire à Donald Trump. " Mais à bien y réfléchir, ajoute Jeremy Ghez, ces Etats avaient voté lors des élections précédentes deux fois pour Barack Obama, car ce candidat représentait déjà une personnalité anti-establishment. " Un fait étonnant : une fois élu, Donald Trump n'a pas convaincu une majorité d'Américains. Seuls 38 à 45% des Américains sont positifs sur le travail de l'actuel président, alors que 52 à 58% se déclarent négatifs. " C'est un chiffre remarquablement constant, et remarquablement peu élevé par rapport aux autres présidents américains ", note Jeremy Ghez qui se demande : "M. Trump a-t-il atteint un plafond de verre en ce qui concerne le soutien de l'électorat américain ? " Une question d'autant plus pertinente à quelques mois des élections présidentielles. " L'actuel président dispose d'une base de fans absolus qui fait 33% de l'électorat américain, rappelle Jeremy Ghez. Elle est complétée par un bloc d'une dizaine de poru cent (10-12%) d'électeurs pragmatiques : ce sont des "républicains qui n'apprécient pas Trump mais aiment les résultats économiques de sa présidence. Et comme le diable que vous connaissez l'emporte sur le diable que vous ne connaissez pas, ces électeurs restent avec lui, en particulier parce qu'ils ne seront jamais vraiment impressionnés par le parti démocrate." Pour gagner les prochaines élections, Donald Trump devra donc absolument inciter les 10 à 12% de républicains indécis à se rendre aux urnes... et à voter pour lui. Et puis, toujours parmi les républicains, un autre bloc de 10% représente des opposants farouches à Donald Trump, qui ne veulent pas soutenir le président malgré ses réformes et les résultats économiques. Les deux premiers blocs représentent donc seulement 45% des électeurs, et expliquent donc le faible taux de satisfaction des Américains à l'égard du travail présidentiel. Malgré tout, Donald Trump a des chances d'être réélu. Trois scénarios sont possibles. Le premier est la réédition de l'épisode Nixon, qui a finalement été forcé d'abandonner son poste après une procédure d' impeachment. Ce n'est pas le scénario le plus probable en raison de la composition du Sénat, mais on peut néanmoins se demander si Trump ne cherchera pas à être destitué, affirme le professeur de HEC Paris. Cela renforcerait son image anti-establishment, image qu'il cherche à monétiser : la rumeur veut que son gendre Jared Kushner ait déposé les droits d'une " Trump TV " qui se situerait à droite de la chaîne déjà très conservatrice Fox News... Autre option : un scénario à la Ronald Reagan, président qui, lors de l'élection de 1984 pour un second mandat, a gagné 49 des 50 Etats ! Une performance inédite, réalisée face à un opposant démocrate (Walter Mondale) très progressiste pouvant faire penser aux profils des démocrates d'aujourd'hui, Bernie Sanders ou Elisabeth Warren. Troisième scénario, très intéressant, observe Jeremy Ghez, est celui de George Bush père. " Le président s'était rendu très populaire en engageant la première guerre du Golfe. Il perdit pourtant l'élection pour un second mandat en 1992, parce qu'entre-temps, les Etats-Unis étaient entrés en récession... " D'où la grande question : le cycle d'expansion extrêmement long que l'économie américaine connaît actuellement prendra-t-il fin avant la fin de l'année ? Ce risque semble s'estomper. Selon l'agence Bloomberg, la probabilité qu'une récession survienne dans les 12 prochains mois serait de 26%, alors qu'il y a un an, on approchait des 50%... Les créations d'emplois aux Etats-Unis continuent d'être félicitées, même si elles sont moins toniques qu'il y a quelques années. Mais on sait qu'un revirement économique peut être brutal. Voilà le contexte dans lequel les entreprises européennes doivent évoluer. Mais en dehors des événements extérieurs, elles doivent aussi comprendre comment fonctionne Donald Trump. " C'est un magnat de l'immobilier, rappelle le professeur à HEC Paris. Sa manière de négocier au niveau international est la même que celle qu'il employait par le passé pour réaliser ses opérations immobilières : faire pression, pression, pression pour avoir le meilleur deal ", note Jeremy Ghez. Mais Trump a une faiblesse. " Il pense, ainsi que ses supporters, que c'est parce qu'il est imprévisible que les gens ont peur de lui. " Or, est-il si imprévisible ? Certains interlocuteurs de Jeremy Ghez, notamment en Chine, soulignent au contraire le côté rassurant de son caractère " transactionnel " : " Vous lui montrez de l'argent, il est content. Vous signez un papier disant que vous allez acheter pour 200 milliards de dollars de produits américains dont 50 milliards de produits agricoles, il est content... " Et Jeremy Ghez ajoute : " Nous, Européens, devrions écouter ce que disent les Chinois. Si nous comprenions son caractère, nous pourrions mieux négocier avec lui. Et c'est encore plus clair lorsque l'on sait que ce président transactionnel pousse d'abord ses intérêts personnels avant ceux de son pays ". Donald Trump est en effet d'abord obsédé par la " marque commerciale Trump ". Le côté transactionnel de Donald Trump s'exprime entre autres dans la manière de régler le contentieux commercial avec la Chine et à pousser les pions américains dans le domaine de la 5G, où le groupe chinois Huawei faisait jusqu'il y a peu figure de champion. On l'a souvent souligné : l'administration Trump voit les relations commerciales, et notamment le marché à haut potentiel de la 5G, comme un jeu à somme nulle, avec un gagnant, et donc un perdant, qui doit dès lors être banni du marché. " Mais il y a toujours un prix à payer, avertit Jeremy Ghez. Dès que les Américains ont menacé les produits chinois, Pékin a répondu en imposant des droits de douane aux produits agricoles américains, et plus particulièrement aux germes de soja. Or, si vous attaquez les germes de soja, vous attaquez les Etats favorables à Trump, et plus particulièrement ceux où le vote des fermiers lui a permis de gagner les élections. " On voit donc que cette guerre commerciale peut avoir des répercussions inattendues et importantes sur la politique intérieure américaine. Mais on aurait tort de penser que les tensions se limitent à la Chine et aux Etats-Unis. Pour Jeremy Ghez, la guerre commerciale s'étendra et touchera l'Union européenne. On le voit déjà dans les attaques des Etats-Unis contre Airbus et dans la volonté américaine de bloquer la nomination de nouveaux juges à l'Organisation mondiale du commerce, ce qui revient à la paralyser. Et nous ne sommes pas à l'abri non plus de tensions entre l'Europe et la Chine, car à Pékin, nombreux sont ceux qui estiment que nos pays attisent en sous-main le soulèvement de Hong Kong... " Cela aussi, c'est the new normal... ", affirme Jeremy Ghez. Cette nouvelle normalité brasse aussi son lot de nouveaux risques. Le premier concerne la stabilité et le crédit de l'Etat américain. Rappelez-vous. Lors de l'été 2011, l'agence de notation S&P avait dégradé la note américaine. Le pays perdait sa note triple A. L'agence avait alors expliqué que cette dégradation reflétait son opinion que " l'efficacité, la stabilité et la prévisibilité de la politique et des institutions politiques américaines se sont affaiblies à un moment où les défis fiscaux et économiques se poursuivent ". Or, huit ans plus tard, l'efficacité et la prévisibilité des institutions du pays ne se sont pas améliorées. La polarisation croissante du paysage politique mine le fonctionnement d'un Etat fédéral qui aurait pourtant besoin d'accords bipartites pour avancer dans de nombreux domaines. Et S&P a réémis récemment un avertissement. Les Etats-Unis ne sont pas à l'abri d'une nouvelle baisse de leur notation financière ce qui aurait des effets importants sur les flux d'investissements, les taux, l'activité... L'autre interrogation touche à la structure déséquilibrée de l'économie américaine. Les acteurs les plus importants ne tirent-ils pas tous la couverture à eux ? Il y a des chiffres qui interrogent : la proportion, dans l'économie américaine, de nouvelles entreprises âgées de moins d'un an était de 15% en 1979. Elle taquine les 50% aujourd'hui. Et la part, dans les nouveaux business, des entreprises qui restent durablement petites, c'est-à-dire qui ne parviennent pas à dépasser les 10 employés, atteint 80%, un niveau jamais touché depuis 1980. L'économiste français Thomas Philippon, qui enseigne aux Etats-Unis, soulignait dans un récent ouvrage ce caractère monopolistique de l'économie américaine, qui était autrefois un modèle de concurrence et qui ne l'est plus. De grands acteurs, soutenus par de puissants lobbys, ont tiré les prix vers le haut, réduit la compétitivité, affaibli la productivité et sapé le pouvoir d'achat des Américains. Cela alors que les lois antitrust en vigueur en Europe ont agi en sens inverse. Il reste que si l'on jette un oeil au marché transatlantique, aucune région du monde n'est aussi profondément intégrée que l'Europe et les Etats-Unis, qui représentent 5.500 milliards de dollars par an d'échanges commerciaux et qui constituent à eux deux la moitié de la consommation mondiale et un tiers du PIB mondial. Evidemment, on connaît les faiblesses de l'Europe. L'Union n'a jamais pu produire de géants du numérique, contrairement à la Chine et aux Etats-Unis. Mais elle reste attrayante pour les investisseurs qui apprécient la stabilité et la transparence de son système. L'Europe est crainte, également, en raison de la puissance de ses régulateurs qui distribuent de solides amendes mais qui peuvent aussi transformer la manière dont ces entreprises font des affaires... " Avec l'introduction du RGPD (le Règlement général européen sur la protection des données), nous avons une mesure beaucoup plus importante que la simple distribution d'amendes, souligne Jeremy Ghez. L'Union européenne dit aux géants étrangers du numérique : si vous voulez avoir accès à notre marché de 400 millions d'habitants, vous devez modifier votre modèle d'affaires. " C'est peut-être cela le rôle de l'Union européenne, être le " déterminateur ", celui qui définit les règles du jeu. Reste donc à définir nos futures relations avec les Etats-Unis. Il existe toujours un intérêt commun entre les deux blocs, notamment dans les relations que nous devons adopter vis-à-vis de la Chine et dans les négociations avec Pékin pour admettre le principe de réciprocité (permettre l'accès du marché occidental à condition que le marché chinois soit lui aussi ouvert à nos entreprises). Mais si les Etats-Unis ne désirent plus faire partie d'une alliance internationale, les Chinois offrent, avec la route de la soie, une alternative très intéressante, ajoute Jeremy Ghez. Si nous devions nous engager sur cette voie, nous devrions toutefois mettre clairement sur la table des discussions avec les Chinois des sujets comme la protection des droits de propriété intellectuelle et la réciprocité. Mais une troisième alternative que nous ne pouvons exclure est une alliance entre populistes, telle que Steve Bannon, l'ancien conseiller de Donald Trump, essaie de réaliser en Europe. Elle est d'autant moins à exclure que le capitalisme est confronté à une sévère crise de confiance. Finalement, nous qui sommes, en Europe, habitués depuis des décennies à jouer le rôle du junior dans les relations avec les Etats-Unis, n'est-il pas temps de quitter nos culottes courtes, de gagner en maturité et de devenir un senior partner ? Un fameux défi qui va nous obliger à revoir la manière dont nous faisons de la politique et du commerce, ainsi qu'à redéfinir notre politique de défense.