Vattenfall, Värtaverket, Swedavia... Le libéral Jean-Luc Crucke a fait la tournée des entreprises publiques suédoises en ce mois d'avril. Y aurait-il de la conversion idéologique dans l'air chez le mandataire MR ? " Chez nous, nous avons ces débats récurrents sur le public et le privé, qui doit faire quoi etc., répond le ministre wallon du Budget, de l'Energie, des Finances et des Aéroports. Ici, la propriété de l'outil reste publique mais la gestion est indépendante et correspond largement à celle du privé. On recherche la profitabilité, le résultat et on l'obtient. Il n'y a pas de présence politique directe dans les instances et on ne demande pas l'aval du ministre pour prendre les décisions. Ce modèle est très loin du nôtre et, effectivement, il me convient assez bien. " Il n'y a pas, non plus, de subsidiation des activités en dehors des aides classiques pour l'investissement dans les infrastructures. Le rôle du politique se limite à fixer de grandes orientations, en ce compris une exigence minimale de rendement comme le font la plupart des actionnaires.
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Vattenfall, Värtaverket, Swedavia... Le libéral Jean-Luc Crucke a fait la tournée des entreprises publiques suédoises en ce mois d'avril. Y aurait-il de la conversion idéologique dans l'air chez le mandataire MR ? " Chez nous, nous avons ces débats récurrents sur le public et le privé, qui doit faire quoi etc., répond le ministre wallon du Budget, de l'Energie, des Finances et des Aéroports. Ici, la propriété de l'outil reste publique mais la gestion est indépendante et correspond largement à celle du privé. On recherche la profitabilité, le résultat et on l'obtient. Il n'y a pas de présence politique directe dans les instances et on ne demande pas l'aval du ministre pour prendre les décisions. Ce modèle est très loin du nôtre et, effectivement, il me convient assez bien. " Il n'y a pas, non plus, de subsidiation des activités en dehors des aides classiques pour l'investissement dans les infrastructures. Le rôle du politique se limite à fixer de grandes orientations, en ce compris une exigence minimale de rendement comme le font la plupart des actionnaires. Swedivia gère 10 aéroports à travers la Suède, dont le plus grand du pays à Stockholm-Arlanda a ainsi versé l'an dernier un dividende de 122 millions de couronnes (12 millions d'euros), sur un profit opérationnel de 651 millions de couronnes. " Nous fonctionnons vraiment comme une société commerciale classique, explique le CEO Jonas Abrahamson, qui a précédemment travaillé pendant 25 ans au sein du groupe E.ON. La seule différence, c'est quelques exigences publiques. Nous devons par exemple maintenir nos 10 aéroports à travers le pays ". La Suède est un pays très étendu, d'où l'intérêt public pour préserver des lignes intérieures même si elles ne sont pas toujours rentables en raison de la faible densité de population. Dans ce contexte, les salaires des dirigeants sont " en phase avec le marché " mais sans la moindre part variable, comme c'est d'ailleurs le cas dans toutes les entreprises d'Etat. Précision utile : en Suède, les déclarations d'impôts de tous les citoyens sont consultables en ligne, il n'y a donc ni mystère ni tabou - et donc peu de débats - autour des rémunérations des dirigeants des entreprises publiques ou privées. Ce n'est même pas sur injonction politique que Swedavia a fixé, en 2013, un objectif très ambitieux : l'aéroport " zéro carbone " en 2020. Le recours à l'électricité verte et l'achat de quelque 450 tonnes de biocarburants pour compenser les vols professionnels de l'entreprise ont déjà permis de réduire très sensiblement les émissions et, a priori, l'objectif de " zéro carbone " devrait être atteint à la fin de l'année prochaine. " Je suis convaincu que nous ne pouvons pas être profitables à long terme sans être durables, et vice-versa, assure Jonas Abrahamson. Les compagnies aériennes sont de plus en plus intéressées par cette perspective. En agissant sur la durabilité, nous créons de la compétitivité à long terme. Nous devons être à la pointe mais pas trop devant les autres, afin de rester bien compétitifs. " Autre ambition du groupe aéroportuaire : parvenir à généraliser les biocarburants pour les vols intérieurs d'ici 2030. L'explication titille manifestement Jean-Luc Crucke. Lancera-t-il bientôt le défi du " zéro carbone " à Liège et Charleroi ? " Le gouvernement peut fixer des priorités, par exemple en termes de durabilité et de profitabilité, répond-il. Mais moi, je suis incapable de vous dire ce que l'on peut atteindre dans quel timing et grâce à quelles mesures. Ça, c'est le rôle de professionnels, osons leur confier des responsabilités. Nous avons deux pépites à Liège et Charleroi. Si nous voulons assurer la continuité de leur développement, il faut confier la ligne de conduite à des pros. A eux d'imaginer le développement sur 15 ou 20 ans. Le modèle existe, nous l'avons vu. Je vais maintenant essayer de voir comment nous pouvons l'adapter. " Ce mode de gestion publique serait donc la première leçon de cette mission de trois jours en Suède. Ce n'est pas spécialement celle qu'il venait chercher. Jean-Luc Crucke partait plutôt à la recherche d'analyses sur l'impact des compteurs d'électricité intelligents, en place en Suède depuis 2009 et que la Wallonie envisage d'installer progressivement dans toutes les habitations d'ici... 2034. Cela nécessiterait un investissement de l'ordre d'un milliard et demi d'euros. Il pourrait être repris dans le plan national d'investissement ou, à défaut, dans le plan régional. " Je plaide pour une participation substantielle des pouvoirs publics, confie le ministre de l'Energie, afin de montrer la volonté politique d'avancer. Nous ne pouvons pas rater ce fait technologique. " Qui paie la facture en Suède ? Officiellement les distributeurs et cela sans répercussion sur les tarifs. Ils se retrouvent sur les données plus fiables après un déménagement ou un changement de fournisseurs, sur la détection des pertes sur le réseau, sur des relevés plus précis... Ces gains sont réels mais font sourire Therése Hindman Persson, chief economist du régulateur suédois Ei, qui participait à une réunion du Swedish Smartgrid forum, en présence de la délégation wallonne. " C'est bien sûr toujours le consommateur qui paie, lâche-t-elle. Les distributeurs peuvent appliquer un rendement sur leurs investissements et il était très généreux. Malgré cela, nous estimons qu'ils n'ont pas toujours investi les montants escomptés. Nous devons trouver les bons incitants pour favoriser les investissements dans les technologies d'avenir. " La Suède envisage le renouvellement de ses compteurs pour permettre aux ménages de pouvoir suivre leur consommation d'heure en heure et, ainsi, de pouvoir l'adapter pour réduire leurs coûts. Seuls 8.600 clients sur... 4,6 millions ont demandé cette fonctionnalité. Elle est ici, la deuxième leçon de cette mission : le compteur intelligent ne permet pas au consommateur lambda de réaliser la moindre économie sur sa facture d'électricité. Sauf à opter pour des contrats hyperflexibles et à jongler avec les variations de prix d'une heure à l'autre. Impensable pour le commun des mortels, ne serait-ce que pour une question de disponibilité. " Mais le consommateur a intérêt à ce que le réseau fonctionne de manière optimale, précise Jean-Luc Crucke. Une gestion optimale, ce sont des dividendes pour les communes et provinces. " Plus fondamental : c'est sans doute aussi un passage obligé pour réussir la transition énergétique car la production renouvelable est, par nature, moins régulière et plus éparpillée. Il y a donc là un intérêt sociétal plus large, qui justifie l'investissement public. La digitalisation des compteurs et des réseaux, en ce compris des solutions de stockage, apparaît précieuse pour éviter que cette évolution n'entraîne une baisse de confort des consommateurs. " Ce sont vraiment des étapes indispensables, estime Peter Söderström, responsable du développement des assets chez Vattenfall. Si le système ne fonctionne pas à 99,9 %, on perd trop d'économies potentielles et le modèle ne tient financièrement plus la route. " " Les fournisseurs d'électricité vont de plus en plus devenir des sociétés IT, renchérit Magnus Hall, CEO de Vattenfall, l'un des... 170 gestionnaires de réseau de distribution suédois (en Wallonie, on songe à un GRD unique). Sans une digitalisation poussée, on ne peut pas gérer les différentes sources et types de production. Avec ces investissements, je pense que la Suède abandonnera le nucléaire, tout simplement parce que cette technologie est devenue trop chère. Plus personne ne construira de centrale, notamment au vu des risques à couvrir. " La Suède ne produit plus d'électricité à partir d'énergies fossiles : le nucléaire et l'hydraulique fournissent chacun 40 % de ses besoins, le solde étant réparti entre l'éolien, le solaire et la cogénération. Le pays envisage une sortie du nucléaire à l'horizon 2040. Implémenter des compteurs intelligents dans toute la Wallonie sans bénéfice financier direct pour le consommateur nécessitera un patient travail pédagogique. Pour le mener, le ministre de l'Energie mise sur la constitution d'un large comité de pilotage, avec les représentants des consommateurs, des prosumers (ménages qui produisent une partie de leur électricité, par exemple via des panneaux solaires), des entreprises du secteur, de l'administration... Enfin, c'est ce qu'il disait avant que la task force certificats verts (mise en place par Jean-Luc Crucke pour essayer de dégager une solution à la " bulle " photovoltaïque wallonne) n'aboutisse à des compromis qui l'irritent sérieusement.Exemple de hiatus à éviter : la facturation mensuelle sur base de la consommation effective, au lieu d'un forfait avec une régularisation annuelle. Ce système était censé conscientiser le Suédois sur les fluctuations de sa consommation, cela s'est traduit par des factures qui explosent en hiver et ont fini par susciter des titres de presse indignés contre ces compteurs. Il était certes toujours possible de rester au mécanisme de l'acompte mensuel fixe mais en... payant pour ce service supplémentaire. " Nous voulions que les consommateurs voient cela pour qu'ils soient plus actifs et qu'ils agissent de façon plus stratégique ", explique Therése Hindman Persson, chief economist du régulateur suédois. Le problème, c'est qu'ils ne l'ont pas fait, faute de temps, faute de connaissance. Faute d'intérêt aussi, la facture étant, comme chez nous, composée aux deux tiers de taxes, ce qui fait que le citoyen ne peut agir que sur un tiers de sa facture. Les autorités suédoises n'ont pas baissé les bras et, au contraire, poussent désormais à suivre l'évolution de sa consommation heure par heure, voire tous les quarts d'heure. Et comme un ménage " normal " ne peut gérer cela à ce point, des agrégateurs peuvent prendre le relais (contre rémunération évidemment). Ces développements économiques et technologiques constituent la troisième leçon suédoise de Jean-Luc Crucke : " La smartisation est clairement identifiée comme un atout, une forme d'image du pays ", expose-t-il. Selon lui, " l'investissement dans la recherche, ça fait partie du core business. La Suède est passée aux compteurs intelligents et, ensuite, les fournisseurs, les spin-off, les universités se sont emparées du système. La technologie va encore évoluer, et pas un peu, et ils ne veulent pas que ces développements se mènent à l'étranger. Ce dynamisme est vraiment intéressant et traverse toute l'économie suédoise. " Il pointe l'exemple de la société publique de traitement des déchets de la ville d'Uppsala qui a fait le pari de se doter d'un véritable service de recherche. " Une marque de fabrique chez eux ", insiste le ministre de l'Energie. Ils ont mis au point un système de production de biogaz à partir de déchets ménagers, biogaz avec lequel roulent désormais les bus communaux. Un bel exemple d'économie circulaire. Et voilà presque une quatrième leçon suédoise pour Jean-Luc Crucke.