Le bon sens aurait voulu que ladite classe moyenne soit largement anti-Trump, puisque le gros de son succès financier a été hérité de son père et de son grand-père, et tant il incarne l'insolente opulence de ceux pour qui l'argent coule de source. Eh bien non : la classe moyenne américaine constitue l'immense majorité du fan club de Trump. Comment cela est-il possible ?
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Le bon sens aurait voulu que ladite classe moyenne soit largement anti-Trump, puisque le gros de son succès financier a été hérité de son père et de son grand-père, et tant il incarne l'insolente opulence de ceux pour qui l'argent coule de source. Eh bien non : la classe moyenne américaine constitue l'immense majorité du fan club de Trump. Comment cela est-il possible ? L'économiste serbo-américain Branko Milanovic, ancien chief economist du département de recherche à la Banque mondiale et qui publie en avril de cette année un ouvrage intitulé Global inequality : A New Approach for the Age of Globalization, apporte une excellente réponse à cette question. Le point de départ de son livre est un graphique édifiant. Il montre une courbe correspondant au percentile de distribution de la hausse des revenus mondiaux, entre 1988 et 2008. La seconde moitié de la courbe, celle représentant donc la fraction des revenus moyens à très élevés, est tracée en forme de U, ce qui peut être interprété comme ceci : à gauche, la classe moyenne asiatique a vu ses revenus augmenter fortement ; au centre, la classe moyenne occidentale a vu ses revenus stagner lamentablement ; et enfin à droite, les super-riches (le fameux pour cent des plus riches de la planète) ont vu leurs revenus augmenter dans une proportion à peine moins élevée que celle des nouveaux riches des pays d'Orient. Ainsi, la classe moyenne occidentale s'est retrouvée doublement sous pression : d'une part par l'Asie et son contingent croissant de main-d'oeuvre qualifiée, et d'autre part par la petite fraction de très fortunés dont la performance financière a largement surpassé la leur. Pour cette classe moyenne-là, le rêve américain est devenu une énorme désillusion.Toujours selon Milanovic, il y a deux types de forces qui peuvent contrer les inégalités : les forces " bénignes", comme l'éducation, l'afflux de main-d'oeuvre vers les villes et le vieillissement de la population, et les forces "malignes", comme les guerres mondiales qui détruisent de la main-d'oeuvre et du capital et par là même rabattent les cartes de la richesse. Autrement dit, l'accroissement des inégalités est un terrain propice à l'émergence de figures politiques fortes, qui promettent aux laissés pour compte de la croissance un monde où ils pourront se tailler une part du gâteau. C'est précisément ce que fait Donald Trump en suggérant d'élever des murs qui freineront l'arrivée massive de travailleurs étrangers sur le marché de l'emploi américain ou une taxe sur les grosses fortunes, notamment. Avec un mauvais goût certain, il parvient à faire rêver un peuple désenchanté. En proie à une crise migratoire sans précédent, qui trouve elle aussi sa source dans le creusement des inégalités, mais cette fois plutôt Nord-Sud, l'Europe n'est pas dans une posture tellement plus glorieuse : chez nous aussi, les murs sont à la mode. Comme s'ils étaient la seule réponse possible à cette "inégalité globale" décrite par Branko Milanovic. Espérons seulement que de chaque côté de l'Atlantique, ces traductions d'une peur panique ne se transforment pas en forces malignes dévastatrices. De rêve, il ne sera alors vraiment plus question. A lire aussi: 'Les entreprises devraient s'inspirer du succès de Donald Trump'