Ronds-points bloqués par des " gilets jaunes ", vague populiste qui ronge l'électorat, angoisse face aux défis climatiques, etc. En quelques années, nous sommes passés " du rêve de la mondialisation au cauchemar du populisme " (1), constate, dans son dernier ouvrage, Bruno Colmant.
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Ronds-points bloqués par des " gilets jaunes ", vague populiste qui ronge l'électorat, angoisse face aux défis climatiques, etc. En quelques années, nous sommes passés " du rêve de la mondialisation au cauchemar du populisme " (1), constate, dans son dernier ouvrage, Bruno Colmant. L'économiste, professeur à l'ULB et l'UC Louvain et responsable de la recher-che macro chez Degroof Petercam, ne se borne pas à dresser un constat. Il dessine heureusement aussi des pistes pour sortir du cauchemar. Et d'abord, un constat. " La mondialisation est en train de fracturer la société, juge Bruno Colmant. Et les Etats ont perdu en grande partie la main, pour diverses raisons : la sphère marchande leur a échappé, leur souveraineté en matière de gestion des rapports sociaux a été affaiblie par l'euro et les politiques d'investissement public ont été contraintes par les limitations à l'endettement qui ont été imposées. " Parallèlement à ces évolutions, un certain courant de pensée, que l'on qualifie de néolibéralisme ou de capitalisme anglo-saxon, est monté en puissance. " Le capitalisme est une source incontestable de prospérité et de liberté mais sa mutation en néolibéralisme, non plus balisé par les Etats européens, est source de malaises sociaux ", souligne l'économiste. C'est le néolibéralisme qui a par exemple conduit à démanteler les règles prudentielles, notamment dans le monde financier, et qui a cassé les monopoles des Etats (permettant à certaines grandes entreprises de créer d'autres monopoles) et qui est aussi la cause de ces fractures, sociales et géographiques, qui laissent une partie de la population dans un sentiment d'abandon. Pourtant, " ce n'est pas le néolibéralisme qui est la cible (d'ailleurs inatteignable) des populistes, mais les Etats - dont les Etats providence - qui ne les ont pas protégés contre les dérives d'une perte d'homogénéité sociale ", constate Bruno Colmant qui affirme : " en attaquant les Etats, on se trompe d'objectif ". Car pour Bruno Colmant, qui invoque les mânes de l'économiste britannique John Maynard Keynes, la solution c'est l'Etat et plus précisément l'investissement public. " Nous devrions mettre en oeuvre une politique keynésienne ", dit-il, nous endetter afin de financer les transitions nécessaires dans le domaine de la mobilité, de l'énergie, de l'enseignement. Et la Banque centrale européenne va nous aider à financer tout cela. " Si la BCE a créé 1.500 milliards d'euros pour refinancer les dettes d'Etat existantes, nous pouvons imaginer qu'elle finance aussi cette nouvelle dette par la création monétaire. Cela permettrait d'éviter le débat malsain, à la base du mouvement des gilets jaunes, qui consiste à se demander s'il faut augmenter les impôts pour financer la transition énergétique. " Encore s'endetter ? Comment rembourser ces montagnes de dettes alors que la croissance est léthargique ? " Oui, le monde est structurellement en faible croissance et peu de gens s'en rendent compte, admet Bruno Colmant. Et oui, beaucoup de ces investissements, dans l'enseignement notamment, ne dégageront une rentabilité qu'à très long terme. Cependant, cette dette sera stérilisée, comme l'est déjà la dette actuelle logée au sein de la BCE. Elle ne sera jamais remboursée. Elle sera perpétuelle. " On notera que les dernières statistiques vont dans le sens de ce que dit Bruno Colmant. En 2019, selon l'agence de notation Standard & Poor's, les Etats lèveront 7.800 milliards de dollars, et 70% de cette somme servira à refinancer d'anciens emprunts arrivant à échéance. " Mon intuition profonde, poursuit Bruno Colmant, est qu'avec la chute de croissance, la question d'un nouvel assouplissement quantitatif sera posée immanquablement. Car si la banque centrale n'intervient pas pour financer ces transitions écologiques, énergétiques, etc.), les Etats n'auront pas d'autres choix que de faire subir une contraction économique à la population ou de s'aventurer sur des voies dangereuses : faire défaut, restructurer les dettes, restreindre la mobilité de l'épargne, etc. " L'idée est séduisante. Mais, pourrait-on objecter, beaucoup de monnaie a déjà été créée pour relancer la tonicité de l'économie, sans grands résultats. Aujourd'hui, les entreprises, en manque de projets, préfèrent racheter massivement leurs actions plutôt que d'investir... " En effet, répond l'économiste. Une des raisons à ce comportement est à chercher dans le vieillissement de la population. La stagnation de l'épargne est le reflet de la prudence d'une population âgée qui a peur pour le financement de ses retraites et des soins de santé. Et c'est justement pour cela que les Etats doivent prendre le relais. Ce livre ne plaide pas pour une 'ré-étatisation', mais pour que l'Etat joue un rôle plus important, qu'il soit un tampon, une interface entre la population et les marchés. " Et Bruno Colmant résume cette fonction dans une formule : l'Etat doit devenir stratège. " Quand je parle de l'Etat stratège, cela signifie qu'il doit augmenter son champ de vision. Il doit par exemple mettre en place des plans quinquennaux. Cela se passe déjà dans beaucoup de pays, comme aux Etats-Unis qui sont beaucoup plus régaliens qu'on ne le pense. Ils ont par exemple, voici quelques années, mis en place un plan télécom très important - il fait des centaines de pages - destinés à digitaliser le pays. " Mais si une partie de la population attaque l'Etat aujourd'hui, n'est-ce pas aussi parce que, en tant que contribuables, elle est mécontente des services de l'Etat et a l'impression de ne pas en avoir pour son argent ? " Il y a beaucoup de paradoxes, réagit Bruno Colmant. La paupérisation dans nos pays n'est pas effrayante. Après redistribution, l'indice de Gini ( qui mesure les inégalités, Ndlr) n'a pas empiré. Mais la population a du mal à comprendre deux choses. La première est que la croissance s'est un peu échappée de nos pays. La seconde est la perception, justifiée, que l'Etat ne sera pas à même de répondre à ses engagements pris dans le passé. Les gens se demandent : où est cet Etat qui était censé me protéger ? Et donc immanquablement, le pays doit repenser sa fiscalité. " Dans le nouveau système fiscal souhaité par Bruno Colmant, le niveau de revenu conditionnerait les prestations sociales. " Leur gratuité serait assurée pour les faibles revenus tandis que les hauts revenus seraient moins protégés par l'Etat. " Celui qui a des revenus plus élevés devrait donc accepter de cotiser un peu plus et d'avoir un peu moins d'avantages sociaux. " Je sais, dit Bruno Colmant, que je suscite toujours des réactions quand j'avance cette idée. Mais nous serons de toute façon bientôt confrontés à des impossibilités mathématiques ". Le comité d'études sur le vieillissement estime en effet que les dépenses en soins de santé et retraite atteindront 28,7% du PIB en 2040. " Nous avons donc besoin d'une Belgique davantage participative et contributive que par le passé ", conclut Bruno Colmant. La solution aux turbulences actuelles passera donc par un Etat qui retrouve une capacité visionnaire et des banques centrales susceptibles de l'aider. Elle passera aussi par une révision de nos comportements. Bruno Colmant cite Alain Peyrefitte : " Ne vous repliez pas sur le plaisir éventuel d'avoir un peu mieux compris. Parlez, écrivez, agissez. " Autant qu'une source de réflexion, son livre est aussi une invitation à agir.