Quand on démolit un immeuble, un moment de calme précède toujours le grand fracas. La dynamite explose, le béton lâche quelques volutes de poussière et vacille légèrement, tout s'immobilise durant une ou deux secondes, et ce n'est qu'ensuite, dans un grondement, que l'édifice s'écroule d'un coup. C'est dans cet instant suspendu que la Grande-Bretagne vivra une bonne partie de l'année 2017.
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Quand on démolit un immeuble, un moment de calme précède toujours le grand fracas. La dynamite explose, le béton lâche quelques volutes de poussière et vacille légèrement, tout s'immobilise durant une ou deux secondes, et ce n'est qu'ensuite, dans un grondement, que l'édifice s'écroule d'un coup. C'est dans cet instant suspendu que la Grande-Bretagne vivra une bonne partie de l'année 2017. Theresa May espère toujours activer en mars l'article 50, qui est au traité de Lisbonne ce que le plastic est aux démolisseurs, et le moyen pour un Etat membre de mettre fin officiellement à son appartenance à l'Union européenne. A Westminster, cette première explosion étouffera tout le reste : le nuage de poussière masquera presque tous les champs d'action du gouvernement. Pour autant, quand arrivera la fin de l'année, Theresa May ne sera guère plus avancée. La Grande-Bretagne est aujourd'hui sur un terrain mouvant et inconnu. Les tensions du Brexit, en s'ajoutant à la très courte majorité (seulement 16 sièges) de Theresa May, pourraient pousser cette dernière à briguer personnellement les suffrages lors d'une élection anticipée, mais elles risquent aussi de lui faire perdre son poste de Première ministre. Par moments, 2017 apparaîtra comme une interminable série de bras de fer entre les pouvoirs législatif et exécutif. Mais Theresa May est prudente et, consciente du piteux état dans lequel se trouvent aussi bien le Labour que le parti xénophobe Ukip, elle résistera probablement à la tentation d'aller vérifier dans les urnes sa nette avance dans les sondages. Cette avance devrait par ailleurs l'aider à freiner l'impatience et à maîtriser les divergences d'opinion au sein de son parti. Le calme avant la tempête Lorsqu'elle enclenchera l'article 50, Theresa May lancera du même coup le compte à rebours de deux ans pour le Brexit. La bureaucratie emploiera les deux premiers mois à se racler la gorge, dans des discussions emmenées par la Commission européenne, surveillée de près par le Conseil européen. En avril-mai, la France sera en pleine campagne présidentielle et, des deux côtés de la Manche, le monde politique dira pis que pendre du Brexit pour tenter de faire du tort à Marine Le Pen. La populiste de droite rêve en effet de voir la France organiser son propre référendum sur une sortie de l'UE. Dans la foulée, c'est l'Allemagne qui se concentrera sur sa vie politique intérieure dans le cadre de législatives en septembre, pour ne se pencher de nouveau sur le Brexit qu'en novembre, quand une nouvelle coalition aura été formée à Berlin. Mais le calme ne sera pas total après que Theresa May aura appuyé sur la détente. Il y aura bien une fenêtre pour voler en éclats, des murs qui commenceront à se gondoler, et l'édifice tanguera insensiblement. D'un côté, il y aura les ministres partisans du Brexit comme David Davis, lui-même ministre chargé de la sortie de l'Union, des parlementaires conservateurs de base comme Iain Duncan Smith, mais aussi, plus influents, des tabloïds à l'image du Daily Mail : tous pousseront la Première ministre à durcir ses positions sur la libre circulation des travailleurs, ce qui reviendrait à saper le peu de bonne volonté que veulent bien manifester envers Londres les responsables dans les capitales européennes. Face à eux, il y aura la véritable opposition : la livre sterling. A mesure que devient plus vraisemblable la sortie britannique du marché unique (liée à son intransigeance sur l'immigration), le Royaume va voir son ciel économique s'obscurcir. La livre va péniblement chercher son cours plancher, la croissance tombera en dessous de celle de la zone euro et l'investissement va ralentir. Les entreprises commenceront alors à exprimer leur mécontentement et feront cause commune avec le Trésor (incarné par le ministre des Finances Philip Hammond) et la droite libérale des Tories ainsi revigorée (menée par l'ex-ministre des Finances George Osborne). Les modalités du divorceLes tensions entre ces deux camps iront grandissant. L'une des premières confrontations éclatera à l'été avec le débat parlementaire sur la great repeal bill, la grande loi d'abrogation, en vue d'abroger officiellement la loi qui fit entrer la Grande-Bretagne dans l'Europe en 1973 (mais aussi transposer toute la législation européenne en vigueur dans le droit britannique). Mais c'est à la fin de l'année qu'aura lieu la vraie bataille. Après leur démarrage à l'automne, les négociations se diviseront en deux volets. Le premier, et le plus simple, portera sur les modalités élémentaires du divorce : adaptation des institutions et répartition des fonds entre le Royaume-Uni et le reste de l'UE, régularisation des procédures frontalières et des populations immigrées. Le second volet, plus délicat, porte sur les nouvelles relations à inventer entre les insulaires et le continent, et qui pourraient à terme s'apparenter à l'accord de libre-échange entre le Canada et l'Union. Cette partie des négociations ayant peu de chances d'aboutir avant le début 2019, les Britanniques risquent fort, fin 2017, de se voir pressés de trouver un accord temporaire pour couvrir cet intervalle entre le Brexit et la définition d'un nouvel accord définitif. C'est à cette période de 2017 que les négociations pourraient se trouver dans l'impasse : le Royaume-Uni exigera alors un arrangement temporaire combinant maintien dans le marché unique et abolition de la liberté de circulation, tandis que ses partenaires européens continueront à affirmer qu'il n'est de meilleure association à l'UE que l'adhésion pleine et entière. En Grande-Bretagne, le rôle du Parlement européen et son veto à l'accord final seront mieux compris (Guy Verhofstadt, le champion à Strasbourg de la ligne dure sur le Brexit, deviendra le punching-ball favori de la presse britannique). Quant au Brexit, spectaculaire sortie de la scène communautaire, il ne se jouera qu'en 2018 et 2019. Mais fin 2017 déjà, avec des négociations à la peine et un compte à rebours qui continue de défiler, les Britanniques commenceront à comprendre qu'à ce grand jeu leur main n'est pas aussi bonne qu'ils l'avaient imaginé.JEREMY CLIFFE, ÉDITORIALISTE CHEZ "THE ECONOMIST"