En Chine, les 10% manquants de l'économie sont clairement ressentis dans des pans entiers de la vie quotidienne. Le métro et les vols intérieurs ne sont remplis qu'aux deux tiers. Les dépenses discrétionnaires, en restaurants par exemple, ont chuté de 40%. Les chambres d'hôtel ne sont occupées qu'à 30%. La population connaît de grosses difficultés financières et craint un rebond de l'épidémie. Les faillites pleuvent. Le chômage, trois fois plus élevé que le niveau officiel, tourne autour des 20%.
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En Chine, les 10% manquants de l'économie sont clairement ressentis dans des pans entiers de la vie quotidienne. Le métro et les vols intérieurs ne sont remplis qu'aux deux tiers. Les dépenses discrétionnaires, en restaurants par exemple, ont chuté de 40%. Les chambres d'hôtel ne sont occupées qu'à 30%. La population connaît de grosses difficultés financières et craint un rebond de l'épidémie. Les faillites pleuvent. Le chômage, trois fois plus élevé que le niveau officiel, tourne autour des 20%. Si les pays riches sont eux aussi réduits à une économie à 90% après le confinement, la vie ne sera guère aisée. En tout cas, pas tant qu'un vaccin ou un traitement n'aura pas été mis au point. Un effondrement du PIB américain de l'ordre de 10% serait une grande première depuis la Seconde Guerre mondiale. Plus l'épidémie frappe fort, plus les conséquences économiques, sociales et politiques risquent d'être lourdes et éprouvantes. Le mode de déconfinement pourrait être déterminant pour l'échelle des dégâts économiques. Ainsi, si l'on se base sur le calcul coûts/avantages, priorité devrait être donnée à la réouverture complète des écoles. Mais même un assouplissement judicieux des restrictions ne permettra pas à l'économie de redevenir performante d'aussi tôt. Précisons d'emblée que le déconfinement est un processus de longue haleine. Même quand le pire est passé, le nombre de contaminations ne décroît que très lentement. Un mois après le record italien de 900 morts par jour, le tribut à payer est toujours de plus de 300 victimes quotidiennes. Les mesures de distanciation sociale sont maintenues puisque le virus continue à sévir. Vient ensuite l'incertitude. De nombreuses zones d'ombre subsistent après la levée du confinement, telles que le risque d'une seconde vague, la durée de l'immunité, les perspectives quant à un possible vaccin ou traitement, etc., ce qui a pour effet d'inhiber les personnes qui craignent la maladie. Même si certains Etats assouplissent les règles de distanciation sociale, un Américain sur trois n'est pas prêt à mettre les pieds dans un centre commercial. Quand l'Allemagne a autorisé les petits commerces à rouvrir, les clients étaient aux abonnés absents. Pendant le confinement, les Danois ont réduit de 80% leurs dépenses en services, les voyages et les loisirs par exemple. Or, comme l'ont observé les économistes danois, leurs voisins suédois non confinés ont réduit leurs dépenses dans les mêmes proportions. De nombreuses entreprises risquent de manquer de liquidités, de présenter des bilans déficitaires et d'être confrontées à une faible demande après le confinement. Selon une étude réalisée pour Goldman Sachs, près de deux tiers des PME pourraient tomber à court de liquidités au bout de moins de trois mois. En Grande-Bretagne, la proportion de locataires commerciaux dans l'incapacité de payer le loyer a grossi de 30%. Le big boss de Boeing a d'ailleurs mis en garde : le trafic aérien ne retrouvera pas le niveau de 2019 avant deux ou trois ans. Les investissements, qui représentent grosso modo un quart du PIB, seront en chute libre non seulement en raison de la volonté de conserver du cash mais aussi de l'impossibilité d'évaluer les risques (il serait donc vain d'espérer une reprise des marchés boursiers dans l'immédiat). Les entreprises en difficulté ne feront que renforcer les préoccupations financières de la population. Plus d'un tiers des Américains interrogés dans le cadre de la Pew Research ont déclaré que s'ils perdaient leur principale source de revenus, ils ne tiendraient que trois mois tout au plus grâce à leur épargne, à des emprunts ou à la vente d'actifs. Comme les entreprises les plus durement touchées dans une économie à 90% paient généralement de petits salaires, le taux de chômage risque d'être élevé et le travail occasionnel plus difficile à trouver. Dans les cinq pays économiquement les plus puissants d'Europe, plus de 30 millions de travailleurs, soit un cinquième de l'ensemble de la main-d'oeuvre, bénéficient de programmes gouvernementaux spéciaux qui subviennent à leur salaire, des programmes d'une relative générosité dont on ignore la durée. Les blessures économiques seront longues à cicatriser. Les entreprises qui s'adaptent au Covid-19 en réduisant leurs coûts et en imaginant de nouveaux modes de fonctionnement pourraient accroître leur productivité. Mais si les travailleurs se côtoient moins souvent après la levée du confinement ou restent inactifs pendant plusieurs mois, ils finiront par se déconnecter des réseaux professionnels et perdre de leurs compétences. Ce pourrait être une décennie perdue pour les chômeurs américains. Les programmes gouvernementaux sauveront les entreprises à court terme et c'est tant mieux. Mais les mesures visant à préserver l'emploi pourraient, à terme, créer des entreprises zombies ni prospères ni en faillite mais gênant la remise en circulation de la main-d'oeuvre et des capitaux. Plus l'économie à 90% perdure, plus il sera difficile de récupérer après la pandémie. Après la grippe espagnole il y a un siècle et le Sras il y a une vingtaine d'années, tous aspiraient au retour d'une vie normale. Mais aucune épidémie n'a eu des répercussions économiques aussi graves que le Covid-19 et les attentes des citoyens vis-à-vis du gouvernement étaient plus modestes en 1918 qu'aujourd'hui. Une longue et profonde récession générera de la colère car la pandémie tend un miroir peu flatteur aux pays riches. Mauvaise gestion des maisons de repos, taux de mortalité élevé au sein des minorités, mise à contribution des femmes les empêchant de travailler, système de soins de santé inabordable pour de nombreux citoyens, surtout aux Etats-Unis, etc. Autant de couacs qui font ressurgir la nécessité d'entamer des réformes. Au même titre que cette prise de conscience : ce sont les gens simples qui doivent payer le plus lourd tribut. Les Américains qui gagnent moins de 20.000 dollars par an ont deux fois plus de chance de perdre leur emploi à cause du Covid-19 que ceux dont le salaire annuel dépasse 80.000 dollars. La rapidité avec laquelle les sans-emplois retrouveront du travail peut s'avérer décisive. La demande populaire de changement pourrait radicaliser la politique plus vite qu'après la crise financière de 2007-09. Il appartient aux adeptes du libéralisme et d'un interventionnisme gouvernemental limité de canaliser cette énergie pour induire les changements appropriés. Si la pandémie ouvre la voie aux réformes, ce sera une formidable opportunité de redéfinir le contrat social en faveur des exclus et de recadrer les bénéficiaires de privilèges bien établis par le biais du système fiscal, de l'enseignement et de la réglementation. La pandémie pourrait générer un sentiment de solidarité nationale, voire mondiale. La réussite des pays comme l'Allemagne et Taiwan, dont la solidité des institutions a permis de contenir la maladie, contrastera avec le laisser-aller des pays où les populistes ont passé leur temps à ridiculiser les experts. Tout ceci pourrait n'être qu'une douce illusion. Gageons qu'au cours des prochains 18 mois, chacun arguera que la pandémie lui donne raison. Après 2007-2009, les politiques n'ont pas donné suite aux revendications des gens simples et leur demande de changement n'a fait qu'attiser la montée du populisme. L'économie à 90% pourrait entraîner des frustrations plus grandes encore. La colère suscitée pourrait encourager le protectionnisme, la xénophobie et l'interventionnisme du gouvernement dans des proportions inégalées depuis des décennies. Dans les années 1970, Mori Masahiro, professeur et roboticien du Tokyo Institute of Technology, a observé que plus un robot androïde ressemble à un être humain, plus ses imperfections et ses différences provoquent une sensation d'étrangeté. Ces entités de " la vallée de l'étrange " nous paraissent extrêmement déconcertantes. L'économie chinoise explore aujourd'hui des terres inconnues tout aussi inquiétantes et le reste du monde plonge peu à peu dans l'incertitude. Quels que soient les désagréments de ces nouvelles terres inconnues, ils sont sans aucun doute préférables aux abysses du confinement. Les mesures drastiques prises pour endiguer la propagation de la pandémie à travers le monde ont provoqué des pertes économiques colossales. Tous les secteurs économiques n'ont pas été aussi durement touchés, loin s'en faut. Netflix a vu le nombre de ses abonnés doubler au premier trimestre 2020, avec un pic au mois de mars. Aux Etats-Unis, l'interruption inopinée des revenus générés par la plateforme de transport Uber aux mois de mars et d'avril a été partiellement compensée par une augmentation de 25% des livraisons de repas à domicile, selon le fournisseur de données 7Park Data. Ceci dit, le tableau général est plutôt sombre. D'après Womply, société chargée d'effectuer les transactions de 450.000 petites entreprises à travers les Etats-Unis, les sociétés ont été privées d'une part importante de revenus tous secteurs confondus. L'horeca et l'industrie des loisirs sont particulièrement affectés : leurs revenus ont chuté de deux tiers depuis le 15 mars. Les secteurs du voyage et du tourisme ont subi les plus grosses pertes. Aux Etats-Unis, où le tourisme représente 4% du PIB, le nombre de passagers qui prennent régulièrement l'avion a dégringolé de 5 millions à 50.000. Le 19 avril, le taux d'occupation des chambres d'hôtel en Italie et en Espagne ne dépassait pas 5%. Selon les calculs commandités par The Economist à Now-Casting Economics, bureau d'études spécialisé dans les projections économiques à haute fréquence pour investisseurs institutionnels, l'économie mondiale a régressé de 1,3% sur base annuelle au cours du premier trimestre 2020, régression induite par une baisse de 6,8% du PIB chinois. La Federal Reserve Bank de New York se fonde sur des critères tels que les demandes de chômage pour calculer l'indice hebdomadaire de performance économique américaine. D'après ses calculs, le PIB américain a reculé de 12% comparativement à l'an dernier.Ces chiffres concordent avec les estimations de la banque Goldman Sachs quant au rapport entre la sévérité des mesures de confinement et leur impact sur la performance économique. Selon la banque, un confinement à l'italienne équivaut à une baisse du PIB de l'ordre de 25%. Des mesures visant à contrôler la propagation du virus tout en permettant une activité économique minimale, comme ce fut le cas en Corée du Sud, ou en l'autorisant à nouveau comme en Chine, correspond à une baisse du PIB de 10%. Ces estimations concordent avec les données selon lesquelles, avec les mesures de distanciation sociale de 1,5 m au moins imposées aux Etats-Unis, il sera impossible d'exercer des emplois représentant environ 10% du PIB. L'économie à 90% qui en résultera sera, par définition, amoindrie par rapport à l'économie d'avant la pandémie. Mais l'étrangeté ne se limite pas à l'amoindrissement de l'activité économique. Certes, des sensations nouvelles seront éprouvées, comme le soulagement, la solidarité, l'estime pour tous ceux qui se sont démenés afin de sauver des vies humaines. Mais ces sensations s'accompagneront d'impressions moins agréables telles que la peur, l'incertitude, l'absence de créativité, l'aggravation des inégalités. La nouvelle qualité de vie, elle aussi amoindrie, aura un tel impact sur le comportement et le ressenti de chacun que ce sentiment de frustration ne pourra être compensé par le constat rassurant que la plupart des choses qui contribuent à notre bien-être sont toujours disponibles. Dans un monde où les bureaux sont ouverts mais les bars et restaurants fermés, la différence de qualité de vie est aussi significative - si pas plus - que la baisse de performance économique. L'angoisse générée par la fermeture des bars est bien la preuve qu'une économie à 90% n'est pas un problème qui se résout par un simple claquement de doigts. L'autorisation d'ouvrir les bars - et les autres lieux de socialisation - restera lettre morte si les clients n'ont pas envie de les fréquenter. Ils sont nombreux à devoir sortir de chez eux pour aller travailler mais seront-ils aussi nombreux à faire la démarche pour aller s'amuser ? Selon un sondage effectué par YouGov pour The Economist, un Américain sur trois estime qu'il faudra " plusieurs mois " avant que la vie reprenne son cours normal, en toute sécurité. Autrement dit, la réouverture des commerces n'attirera probablement pas la grande foule. La situation dans certains pays, dont la Suède, semble indiquer que l'impact du confinement sur les dépenses persistera. D'après les recherches de Niels Johannesen de Copenhagen University et de ses confrères, les dépenses totales de ces derniers mois ont diminué dans les mêmes proportions en Suède et au Danemark. Or, contrairement au Danemark qui a imposé un confinement strict, la Suède s'est contentée de mesures extrêmement laxistes. On peut donc logiquement en déduire que la baisse des dépenses relève davantage d'un choix personnel que de la politique gouvernementale. Et il est nettement plus difficile d'infléchir un choix personnel. Les dépenses discrétionnaires des consommateurs chinois, c'est-à-dire les dépenses jugées non essentielles par les économistes, ont diminué de 40% par rapport à l'an dernier. Haidilao, la chaîne de restaurants spécialisés dans les plats servis dans des chaudrons, enregistre un peu plus de trois convives par table par jour, soit une légère amélioration mais la moyenne reste inférieure à celle de 4,8 enregistrée l'an dernier, selon un rapport de Goldman Sachs publié à la mi-avril. La vente de bière a dégringolé de 40%. D'après la société d'analyse des données STR, à peine un tiers des lits d'hôtel était occupé en Chine pendant la semaine du 13 au 19 avril. Quant aux avions, ils volent quasi vides ( voir graphique intitulé " Vers les terres inconnues de l'étrange ")Un monde moins social peut s'avérer bénéfique pour certaines entreprises. Ainsi, à en croire la banque UBS, le virus incite de plus en plus de Chinois à s'acheter une voiture, probablement pour éviter le risque d'infection dans les transports publics. Les Chinois sont aujourd'hui trois fois moins nombreux à prendre le métro que l'an dernier. Les embouteillages en voierie de surface sont aussi importants qu'avant la pandémie. Mais ce n'est pas parce qu'on a envie de s'offrir une nouvelle voiture qu'on en a les moyens. La baisse des dépenses discrétionnaires ne s'explique pas uniquement par la volonté d'isolement. Elle est aussi révélatrice d'un certain appauvrissement dû au confinement. Ceux qui ont perdu leur job ne retrouveront pas facilement du travail, du fait notamment de la faible demande des services faisant appel à une main-d'oeuvre abondante comme les loisirs et l'hôtellerie. Et ceux qui ont la chance d'avoir gardé leur emploi commencent sérieusement à s'inquiéter. C'est le cas en Chine, notamment. Depuis fin mars, 44% des travailleurs craignent des réductions de salaire, leur principale préoccupation en 2020, selon la banque Morgan Stanley. Beaucoup encaissent aujourd'hui de plein fouet la perte de revenus subie pendant la phase aigüe de la crise et remboursent leurs dettes. Il faut donc s'attendre à un taux d'épargne élevé et à un ralentissement de la consommation Une économie à 90% est aussi une réelle performance, d'un certain point de vue. Si la pandémie était survenue il y a deux décennies, seule une petite minorité de travailleurs aurait pu poursuivre son activité et satisfaire ses besoins. Assister à un concert Beethoven en ligne ou savourer un plat de son restaurant préféré à la maison n'est évidemment en rien comparable à une expérience live mais c'est mieux que rien. La levée du strict confinement suscitera un certain soulagement, à la fois émotionnel et physique. Personne n'apprécie de se voir dicter ce qu'il peut et ne peut pas faire. Ceci dit, une économie à 90% constitue un net recul par rapport à l'avant-pandémie et ce pour trois raisons : elle est plus fragile, moins innovante et plus discriminatoire. Commençons par la fragilité. Le retour à un semblant de normalité pourrait n'être qu'éphémère. Les régions qui semblaient avoir maîtrisé la propagation du virus, Singapour et le nord du Japon par exemple, ont dû faire marche arrière et réintroduire des mesures draconiennes de restriction face au rebond de la pandémie. Si les pays qui maintiennent des règles strictes de distanciation sociale obtiennent de meilleurs résultats pour contenir la résurgence du virus, d'autres pays pourraient être tentés de suivre l'exemple. Or, si les règles changent constamment, comment anticiper les semaines, voire les mois à venir ? Le comportement de l'économie sera bien plus difficile à prévoir. Personne ne sait combien de temps les entreprises privées de revenus, les ménages contraints à des horaires réduits ou sans emploi vont pouvoir survivre financièrement. Les entreprises peuvent garder temporairement la tête hors de l'eau soit en puisant dans leur trésorerie, soit en sollicitant auprès du gouvernement des subventions et des lignes de crédit dont le montant et la durée ne sont pas clairement définis. Par ailleurs, une entreprise en manque de liquidités peut rapidement devenir insolvable parce que ses revenus stagnent alors que ses dettes augmentent. Une fois passée le pic de la pandémie, il faut s'attendre à une déferlante de faillites, tant des entreprises que des particuliers, malgré toutes les mesures gouvernementales de prévention. En Chine, le nombre de faillites a explosé ces deux dernières semaines comparé à l'an dernier. Le 28 avril, HSBC, une des plus grandes banques mondiales, a enregistré des résultats plus mauvais que prévu, notamment à cause des pertes sur créances. Autre constat : la pandémie a modifié les normes et les conventions régissant le comportement des agents économiques. En Grande-Bretagne, la proportion de locataires commerciaux qui paient leur loyer dans les délais impartis est tombée de 90 à 60% au premier trimestre 2020. Un nombre croissant de locataires américains ne paient plus leurs propriétaires. D'autres créances sont également reportées. Aux Etats-Unis, près de 40% des paiements B to B de sociétés d'événements sportifs et de l'industrie du cinéma avaient du retard au mois de mars, deux fois plus qu'il y a un an. La fermeture de nombreux tribunaux et l'interruption des interactions sociales ont rendu l'application des contrats plus difficile. C'est peut-être la façon la plus insidieuse dont les secteurs les plus faibles de l'économie risquent d'infecter les secteurs relativement sains. Dans ce contexte d'incertitude quant aux droits de propriété et aux rentrées financières, les projets d'investissement potentiels sont non seulement hasardeux mais aussi impossibles à évaluer. D'après une étude récente de Scott Baker de la Northwestern University et de ses confrères, jamais l'incertitude économique n'a été aussi grande. Ce qui explique les résultats d'une enquête hebdomadaire du bureau d'études Moody's Analytics selon laquelle les projets d'investissement des entreprises sont encore moindres que lors de la crise financière de 2007-2009. L'indice d'anticipation de l'activité de construction non résidentielle aux Etats-Unis à 9-12 mois a atteint un plancher historique. L'effondrement des investissements met en exergue la deuxième caractéristique d'une économie à 90%, à savoir la perte d'innovation. Le développement du capitalisme libéral au cours des trois derniers siècles a favorisé l'échange d'opinions dans les espaces publics ou semi-publics. Les révolutions de salon et les manifestations ont toujours été partielles, favorisant certaines personnes au détriment d'autres. Mais la scène publique galvanise la créativité. Ceci dit, l'innovation reste possible dans un monde moins social. Certaines sociétés créées au fond d'un garage valent aujourd'hui 1 milliard de dollars. Le confinement a poussé les entreprises à innover dans l'urgence. Par exemple, de nombreuses entreprises se sont reconverties dans la fabrication de respirateurs avec plus ou moins de succès. Pour certaines sociétés, le télétravail s'est avéré tellement productif qu'elles envisagent de fermer définitivement leurs bureaux. Notons toutefois que cette productivité accrue présente aussi de sérieux inconvénients. A en croire plusieurs études, les avantages du télétravail ne sont concrétisables que si les employés peuvent se voir fréquemment au bureau pour résoudre les problèmes. La planification de nouveaux projets s'avère particulièrement délicate. Essayez de partager vos idées sur Zoom ou sur Skype et vous comprendrez à quel point il est difficile de faire preuve de spontanéité. L'équipement n'est pas toujours performant, la connexion laisse à désirer... D'après Nick Bloom de la Stanford University, un des rares économistes à s'être penché sur la question du télétravail, le dépôt de brevets sera en chute libre en 2021. Les villes sont des terreaux particulièrement fertiles pour l'innovation génératrice de croissance à long terme. Pour autant qu'on puisse accorder un certain crédit à la thèse de Geoffrey West, physicien spécialisé dans l'étude des systèmes complexes, selon laquelle le redoublement de la population citadine se traduit par un enrichissement généralisé de 15%, le dépeuplement des zones urbaines est de mauvais augure. Selon la société de déménagement MoveBuddha, la recherche de logement dans la grande banlieue de New York City a augmenté de 250%, comparé à la même période l'an dernier. Une étude de la New York University semble indiquer que les New-Yorkais les plus nantis, donc probablement d'un niveau d'éducation supérieur et les plus susceptibles de générer des idées nouvelles, ont été nombreux à fuir la métropole pendant la pandémie. Peu importe où et comment s'effectue le télétravail, le contexte pandémique n'est pas propice à l'imagination créatrice. Bon nombre d'entre nous qui se sont pourtant juré au début du confinement de mettre ce moment exceptionnel à profit pour plonger dans l'oeuvre de Marcel Proust se sont finalement retrouvés affalés dans leur canapé à regarder des séries Netflix. Quand nos facultés mentales sont absorbées par des préoccupations telles que " n'est-ce pas risqué de toucher la poignée de porte ? " ou " faut-il croire les résultats de la dernière étude sur le virus ? ", la concentration est quasi impossible. Les femmes étant généralement chargées d'encadrer les cours à domicile et les loisirs des enfants confinés qui s'ennuient, elles ont tendance à mettre leur carrière entre parenthèses plus que les hommes. Comme le montrent Tatyana Deryugina, Olga Shurchkov et Jenna Stearns, trois éminentes économistes, la productivité de leurs collègues féminines, évaluée d'après le nombre de publications, a baissé par rapport à celle des hommes depuis le début de la pandémie. Le clivage croissant entre les sexes en termes de productivité fait ressortir le dernier gros problème de l'économie à 90%, à savoir l'inégalité. Dans le système d'économie libérale qui tourne plein régime, le taux de chômage tourne autour des 4 à 5% parce qu'il y aura toujours des travailleurs temporairement sans emploi, le temps de changer d'employeur. La nouvelle normalité sera synonyme de chômage plus élevé. Non seulement parce que le PIB sera moindre, mais aussi parce que la performance économique sera particulièrement concentrée dans les industries à forte main-d'oeuvre comme les loisirs et l'hôtellerie, réduisant ainsi l'emploi dans des proportions jusque-là inédites. Le taux de chômage atteint aujourd'hui 15 à 20% aux Etats-Unis. Les emplois perdus étaient généralement mal payés, exercés par des jeunes, des femmes ou des immigrés. D'après les recherches d'Abi Adams-Prassl d'Oxford University et de ses confrères, un Américain qui gagne normalement moins de 20.000 dollars par an a deux fois plus de chance de perdre son emploi à cause de la pandémie qu'un travailleur gagnant 80.000 dollars ou plus. La plupart de ces travailleurs malchanceux n'ont ni les compétences ni la technologie nécessaire pour télétravailler ou se recycler. Plus l'économie à 90% perdure, plus les inégalités risquent de se creuser. Pour les travailleurs disposant déjà d'un bon réseau professionnel (les travailleurs d'âge moyen et plus âgés), le télétravail est une bénédiction. Malgré les problèmes de mauvaise connexion internet et les enfants turbulents à la maison, la restriction des réunions et des bilans de performance ne peut que les réjouir. Les jeunes employés, par contre, même s'ils peuvent se rendre au bureau, ne pourront pas bénéficier du savoir-faire et des bons conseils des seniors. Quant aux travailleurs sans véritable réseau professionnel, les jeunes et les immigrés fraîchement débarqués, il leur sera très difficile, voire impossible, de renforcer leurs compétences, ce qui pourrait entraver leur ascension au sein de la société, souligne Tyler Cowen de George Mason University. L'économie mondiale mise brutalement à l'arrêt au mois de mars par la menace du Covid-19 était saine et solide. La communauté biomédicale travaille aujourd'hui d'arrache-pied pour produire un vaccin qui devrait permettre à l'économie mondiale de tourner à nouveau à plein régime. Mais d'après les spécialistes, le retour à la normale prendra 12 mois au moins. Et encore, au vu des dernières projections économiques, cette perspective demeure plus qu'incertaine. Si l'adage selon lequel il faut deux mois pour développer une nouvelle habitude se vérifie, l'économie qui émergera sera fondamentalement différente. The Economist.