Si dans les derniers temps de l'apartheid, il y a eu un jour qui a marqué la fin de la domination blanche, c'est le 31 juillet 1985, quand la Chase Manhattan Bank a annoncé qu'elle ne prêterait plus d'argent à l'Afrique du Sud. Quelques jours plus tôt, un rapport de la Citibank avait signalé que les finances du pays étaient dans un état désastreux. D'autres banques internationales n'ont pas tardé à emboîter le pas à la Chase Manhattan en cessant, elles aussi, de consentir de nouveaux prêts à Pretoria.
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Si dans les derniers temps de l'apartheid, il y a eu un jour qui a marqué la fin de la domination blanche, c'est le 31 juillet 1985, quand la Chase Manhattan Bank a annoncé qu'elle ne prêterait plus d'argent à l'Afrique du Sud. Quelques jours plus tôt, un rapport de la Citibank avait signalé que les finances du pays étaient dans un état désastreux. D'autres banques internationales n'ont pas tardé à emboîter le pas à la Chase Manhattan en cessant, elles aussi, de consentir de nouveaux prêts à Pretoria. Même si les voix qui réclamaient des sanctions économiques contre le régime sud-africain ont joué un rôle, ces décisions étaient essentiellement commerciales. Les banques internationales commençaient à redouter que l'Afrique du Sud ne soit plus en mesure de rembourser ses dettes. En quelques semaines, la devise sud-africaine s'était effondrée et le gouvernement avait gelé ses marchés et décrété un moratoire sur le remboursement des dettes privées. Le régime s'est encore maintenu cinq ans au pouvoir avant de libérer Nelson Mandela et d'entamer des négociations sur une transition démocratique. Mais c'est ce 31 juillet 1985 que l'Afrique du Sud de l'apartheid a perdu sa souveraineté économique et a été contrainte de s'engager sur la voie du changement. Il est possible que pour les historiens, 2018 apparaisse comme une année tout aussi importante pour le Congrès national africain (ANC), le parti qui la gouverne depuis la fin de la domination blanche, en 1994. Quand l'ANC a accédé pour la première fois au pouvoir, il a hérité d'un pays au bord de la faillite. Les investissements étaient au point mort, l'inflation demeurait élevée et le service de la dette du régime absorbait une part croissante des recettes de l'Etat. Néanmoins, durant une dizaine d'années, le parti s'est montré très habile dans sa gestion économique. En maîtrisant les dépenses, il a réduit le déficit budgétaire et ramené la part du remboursement de la dette dans le PIB d'environ 50 % à moins de 28 % à la veille de la crise financière mondiale de 2008. Cette crise a coïncidé avec l'accession de Jacob Zuma à la tête du parti puis, en 2009, à la présidence du pays. La politique budgétaire saine dont le pays avait bénéficié jusque-là a alors cédé la place à une débauche de dépenses, une mauvaise gestion et un gaspillage des ressources de l'Etat. En moins d'une décennie, la part de la dette publique dans le PIB est remontée à 53 %. Ce pourcentage peut paraître modeste par rapport aux chiffres de pays comme la Grande-Bretagne, où il avoisine 90 %, mais, en raison de ses taux d'intérêt élevés, l'Afrique du Sud consacre une plus grande part de son PIB au service de la dette. Et comme l'économie est entrée en récession au début de 2017 et n'a enregistré depuis qu'une lente reprise, le pays est incapable de rembourser une dette qui l'étouffe lentement, l'Etat devant continuer à emprunter pour payer ses intérêts. En 2017, le service de la dette devrait dépasser 160 milliards de rands (9,7 milliards d'euros), soit plus de 3,5 % du PIB. Ce chiffre excède les dépenses effectuées dans d'autres domaines, comme l'enseignement supérieur, où elles sont moitié moins élevées. Pourtant, au lieu de réduire ses dépenses dans les domaines non essentiels pour les concentrer dans les plus importants, l'Afrique du Sud a laissé gonfler sa dette. Au début de 2018, quand Malusi Gigaba, le ministre des Finances, annoncera son budget, il devra sans doute reconnaître que la dette publique a pratiquement atteint 5 % du PIB en 2017 malgré ses promesses de la maintenir aux alentours de 3 %. Le renflouement d'entreprises publiques en difficulté telles que South African Airways (SAA) et la compagnie d'électricité Eskom, toutes deux déficitaires, pèsera lui aussi lourdement sur les comptes. Mais ce sont les prévisions de dépenses pour 2018 que les créanciers de l'Afrique du Sud suivront avec le plus d'attention, soucieux de savoir si le pays va continuer à desserrer les cordons de la bourse en perspective des élections générales de 2019. Ce scrutin sera le premier où l'ANC risquera de perdre sa majorité parlementaire, ce qui l'obligerait à former un gouvernement de coalition. Les résultats des rares sondages effectués jusqu'ici donnent à penser que ce risque est faible mais pas inexistant. L'ANC pourrait perdre le contrôle de Gauteng, une province économiquement importante où sont situées les villes de Johannesburg et Pretoria (il a déjà perdu celle la province du Cap-Occidental). Tout dépendra du candidat présidentiel que le parti se choisira lors de l'assemblée prévue pour fin décembre 2017. De nombreux analystes estiment que l'ANC obtiendra moins de voix s'il présente Nkosazana Dlamini-Zuma, l'ancienne présidente de la commission de l'Union africaine et ex-femme de Jacob Zuma, plutôt que Cyril Ramaphosa, le vice-président, réformateur et proche des milieux d'affaires. Beaucoup pensent que Nkosazana Dlamini-Zuma suivrait la même voie que son ex-mari, sous la conduite duquel le pays a connu une corruption endémique. Quel que soit le candidat investi, le gouvernement sera tenté, en février, de voter un budget généreux dans l'espoir de gagner des suffrages. L'Afrique du Sud pourrait alors se heurter à un " mur budgétaire " aussi massif que celui de 1985. Des rumeurs inquiétantes commencent à circuler, certaines venant des établissements dont les comités de crédit ont involontairement contribué à mettre fin à l'apartheid. A la mi-2017, Citi (le successeur de Citibank) a refusé de renouveler ses prêts à la SAA, ce qui a obligé le gouvernement à procéder à un renflouement d'urgence. Si d'autres banques venaient à lâcher les entreprises publiques sud-africaines, cela engendrerait des ventes massives de rands et une envolée des taux d'intérêt. L'Etat se trouverait dans l'obligation d'intervenir en relevant de 10 points de pourcentage son ratio dette/PIB. Une telle mesure contraindrait le pays à demander un renflouement au FMI, lequel ne lui serait accordé que sous des conditions très strictes. Si le pays ne revoit pas sa politique économique au début de 2018, l'année à venir restera vraisemblablement dans les mémoires comme celle où l'ANC, le plus vieux mouvement de libération africain, a fait perdre à l'Afrique du Sud sa liberté économique. Par Jonathan Rosenthal.