Pour ceux qui se retrouveraient par le plus grand des hasards dans le département de l'Aube sans savoir qu'ils sont en terre champenoise, le paysage peut les aider. Des bouchons géants et des enseignes des coopératives rythment sans relâche les villages qui relient, à une heure de route, Troyes à Essoyes.
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Pour ceux qui se retrouveraient par le plus grand des hasards dans le département de l'Aube sans savoir qu'ils sont en terre champenoise, le paysage peut les aider. Des bouchons géants et des enseignes des coopératives rythment sans relâche les villages qui relient, à une heure de route, Troyes à Essoyes. Depuis le début du mois de juin, ce bourg d'à peine 750 habitants délaisse, en apparence du moins, le commerce des bulles pour célébrer la mémoire d'Auguste Renoir (1841-1919). Le peintre séjourna à Essoyes à intervalles réguliers pendant près de 30 ans, fuyant Paris et les mondanités. En 1896, contre le prix d'un de ses tableaux, soit 4.000 francs de l'époque, il acquiert un terrain de 1.200 m2 et une maison de campagne que l'on peut aujourd'hui visiter dans ses moindres recoins. Il a fallu un an et demi de restauration et trois fois plus de temps en paperasserie administrative pour que la municipalité parvienne à ses fins muséales. L'aménagement de la demeure familiale repose sur une reconstitution minutieuse de l'environnement intime de l'artiste. L'habitation, que la famille rejoignait chaque été, est située au bout d'une allée privée. Devenu célèbre sur le tard, le maître mène une vie confortable avec domestique et chauffeur mais sans luxe ostentatoire. Il peint du matin au soir, c'est sa seule passion dit-on, quand bien même la polyarthrose fige peu à peu ses doigts et immobilise ses membres inférieurs. Dans le salon qui servait aussi d'atelier de travail, le visiteur s'avance librement entre les chaises en bois et la cheminée en pierre. Aucun cordon de sécurité ne vient entraver le parcours. Près de la fenêtre, une toile posée sur un chevalet, une palette barbouillée, des tubes de couleur et des pinceaux usagés donnent le sentiment que les lieux sont encore habités. " On a l'impression que Renoir va apparaître d'un instant à l'autre ", lance avec enthousiasme la guide. Des détails pittoresques recréent l'instant de vie fantasmé. Ici, un livre en cours de lecture, là-bas, un lot de pommes de terre en attente d'épluchage. Pour ne pas rompre l'atmosphère immersive, les cartels ont été réduits au minimum. On est ici pour l'ambiance davantage que pour l'érudition. On a l'impression de déambuler dans la maison d'une vieille tante. Pour peu, on sentirait l'odeur des crêpes et de la confiture. Il paraît qu'Aline, l'épouse et ancien modèle de Renoir, de 18 ans sa cadette, était douée pour la cuisine. Les fruits du verger étaient cueillis le matin par le peintre qui en faisait ses natures mortes, avant de passer à la casserole et de finir en carrés de tartes l'après-midi. Par la fenêtre du premier étage, on imagine sans peine s'ébrouer les trois enfants du couple, Pierre, l'aîné qui a 11 ans au moment de l'achat de la maison, Jean, le futur cinéaste né en 1894 à qui l'on devra La grande illusion, et Claude, le cadet, qui voit le jour à Essoyes, en août 1901. Un contexte familial et convivial qui est au coeur du projet. La vie avant l'art, tel semble être le mot d'ordre des concepteurs. Pour des raisons de préservation et de sécurité, seulement deux toiles originales ornent les murs. La Jeune fille au miroir et Le petit pont, figurant un pont d'une commune voisine, sont visibles jusqu'au 24 septembre. Les oeuvres seront ensuite remplacées par d'autres prêts des musées nationaux. Le soin apporté à la reconstitution est manifeste. Catherine Jarrier, décoratrice de cinéma récompensée d'un César pour Séraphine, compte parmi les contributrices. On apprend au détour d'une notice que le papier peint à fleurs du rez-de-chaussée a été refait à l'identique à partir d'un fragment trouvé sous les couches successives de tapisserie murale. Dans la chambre à coucher du " patron ", tout en dentelles et en rideaux vermeils, la plume posée sur l'encrier n'a pas encore eu le temps de sécher et sur la table de nuit en chêne, la montre à gousset n'a pas été oubliée. Dans la cuisine, à côté de la lourde cuisinière en fonte et sa batterie de casseroles en cuivre étamé, une table dressée semble attendre les invités. Peut-être pour recevoir Paul Durand-Ruel, l'ami et fidèle collectionneur sans qui " nous n'aurions pas survécu ", disait Auguste. On pourrait continuer longuement la liste des accessoires patinés qui permettent de replonger un siècle en arrière. Les objets ayant appartenu au maître se comptent pourtant sur les doigts d'une main : un guéridon, une commode, une table et son lit. Le reste a été chiné ou offert par les habitants du village. Pour restaurer la maison qui était dans un piteux état et lui redonner une âme, la commune a dépensé 253.000 euros sur un total de 980.000 euros (partenaires publics et privés). L'administration avait racheté les murs en 2011 à Sophie Renoir, l'arrière-petite-fille du peintre, pour la somme de 600.000 euros, allant, pour boucler son budget, jusqu'à revendre 2 des 28 hectares de ses précieuses terres viticoles (700.000 euros/hectare), au grand dam de certains élus qui estimaient la valeur de la maison au tiers... Depuis le perron, on peut distinguer au bout du chemin l'atelier annexe qu'Auguste Renoir fit construire en 1906. Ouvert depuis plusieurs années au public, cette maisonnette mansardée qui servait aussi à entreposer les toiles du peintre, complète brièvement la visite. On peut y voir le tricycle que le peintre utilisait pour se déplacer les dernières années de sa vie, cloué par la maladie. Prêts à affronter la nouvelle saison touristique en espérant attirer, à terme, 100.000 curieux contre 10.000 âmes auparavant, les organisateurs mettent la touche finale. " Nous nous sommes inspirés des compositions de prairies et de natures mortes du peintre pour agrémenter les abords extérieurs, explique Nicolas George, paysagiste venu de Troyes. Il faut parfois feinter car les rosiers rouges et blancs que l'on voit dans les tableaux de Renoir n'existent pas dans la nature. On a eu recours à des roses rouges grimpantes qui, en poussant, vont se mêler aux blanches et recréer l'illusion mais il va falloir encore un peu attendre. " La nature, on le sait, était au centre des préoccupations esthétiques du chef de file des impressionnistes, peintre autoproclamé de plein air. Lorsqu'on demandait à ce travailleur infatigable, son idéal de vie, il répondait : " Être étendu sur l'herbe avec une jolie fille, l'été, au soleil." Dans son refuge de l'Aube, il accède au moins à deux de ses fantasmes... " Parmi mes souvenirs d'enfance assez agréables, il y a ceux d'Essoyes où nous allions tous les étés, raconta en 1954, Jean Renoir, lors d'une conférence consacrée à son père. Je me rappellerai toujours les baignades dans la rivière. On était une bande de garçons et de filles, il y avait les modèles de mon père, les bonnes, le fils de Paul Cézanne. On jouait à s'éclabousser. Mon père peignait extrêmement vite et bien parce que nous bougions et nous nous amusions autour de lui. Il avait besoin d'être entouré de joie. Cela se voit un peu dans ses toiles, je pense. " Quand il ne peint pas sa tribu ou Gabrielle, la nounou des enfants aux cheveux de geais devenue son modèle de prédilection, Auguste Renoir capture le geste des lavandières qui battent le linge, à l'ombre des saules qui bordent les rives de l'Ource. Lorsque sa santé le lui permet, il part à la recherche du motif champêtre sur les chemins montants du côté de la Côte aux biques. Pour se faire une idée plus précise de la généalogie et de sa méthode de travail, un espace culturel permanent dédié à l'artiste intitulé Du côté des Renoir a été installé dans les anciennes écuries du château, au centre du village. L'exposition permet de mesurer l'attachement de l'homme à son lieu de villégiature à travers une sélection de documents, de repères biographiques et la projection d'une courte docufiction. A son amie Berthe Morisot, Auguste Renoir relate par correspondance le plaisir qu'il a à " venir paysanner en Champagne et fuir les modèles coûteux de Paris ". Dans la bourgade, qui semble en partie avoir conservé son charme rural avec ses maisons à colombage et ses petits passages qui se terminent en sentiers herbus, on peut partir sur la trace de lieux fréquentés par l'artiste. Le cimetière local où il repose auprès de ses trois enfants et d'autres membres de la famille n'est sans doute pas le plus guilleret mais témoigne du lien étroit qu'entretenait la " tribu " avec le terroir champenois. Car les dernières années de sa vie, Auguste Renoir les a passées ailleurs, dans son domaine des Collettes, à Cagnes-sur-Mer, où il est mort en 1919. Par beau temps, les quais de l'Ource et son décor de guinguette façon " Moulin de la galette " fusionnent parfaitement avec l'univers " renoirien " auquel Essoyes souhaite s'identifier plus que jamais. La volonté de faire de cette commune du Grand Est une destination oeno-culturelle résonne jusqu'aux appellations de champagne. Une cuvée La Grande Gabrielle est proposée par un producteur local en hommage à Gabrielle Renard, la nounou et modèle. Un hôtel restaurant, qui a récemment ouvert dans les environs, embraie également le pas touristique avec des menus truffés de références picturales associées aux plaisirs du palais. Il faut dire que l'Aube a cruellement besoin d'un coup de pouce. Voilà l'une des parties du vignoble champenois les moins connus et les moins fréquentés des vacanciers, qui vit à l'ombre de la Marne (Reims, Epernay), quand bien même 75 % des raisins produits par le premier département sont achetés par les grandes maisons de négoce du second... Mais revenons à Auguste ! C'est l'exposition Un autre Renoir réunissant jusqu'au 17 septembre une cinquantaine d'oeuvres, dont une quarantaine du peintre, au Musée d'Art Moderne de Troyes, qui constitue le volet le plus intéressant du déploiement promotionnel. L'accrochage commence par un petit autoportrait de Renoir, âgé de 38 ans, qui tranche avec l'image connue d'un vieil homme au visage émacié et grabataire tel que le cinéaste Sacha Guitry l'a filmé au travail, un jour de 1915. L'entrée en matière n'est pas fortuite, elle a pour but de tordre le cou aux clichés sur Renoir, nombreux d'après Paul Perrin, conservateur au musée d'Orsay et co-auteur du catalogue de l'exposition. " Renoir souffre d'un certain nombre d'idées reçues qui font qu'il est aujourd'hui moins étudié que Gustave Caillebotte ou Claude Monet, explique-t-il. On a tendance à ne voir en lui que le peintre du bonheur et des bals. On le décrit parfois comme le peintre de l'arrière-garde quand Cézanne incarne la modernité. Ce sont des clichés solidement ancrés. Cette exposition est l'occasion de montrer une autre facette de son oeuvre. Renoir a fait l'expérience de la sculpture ou des sujets mythologiques qui ne sont pas forcément les images que l'on a de son oeuvre. " Et le spécialiste de rappeler qu'Essoyes correspond, dans les premières années où le citadin vient se ressourcer dans le hameau, à une remise en question profonde de son travail. " Il délaisse ses sujets 'modernes' parisiens pour se tourner vers d'autres thèmes comme les baigneuses. Il marque sur le plan formel un retour au classicisme et simplifie progressivement les volumes. Il se cherche et doit attendre le début des années 1890, quand il aborde la cinquantaine, pour connaître la gloire critique et commerciale après avoir enduré la misère. " Parmi les toiles visibles dans l'ancien palais épiscopal, qui proviennent essentiellement des prêts de musée français et très peu de collections privées, il y a les natures mortes, ce " sujet sans sujet ", que Renoir peint quand il n'a pas les moyens de se payer un modèle. Il envisage les fruits et les fleurs comme des purs exercices picturaux, prétextes à approfondir le travail sur la lumière et les textures. On retiendra aussi aux cimaises les toiles très charnelles que le maître consacre à Gabrielle - encore elle - qui est engagée comme nourrice et comme modèle et que son employeur prend visiblement beaucoup de plaisir à figurer. On se dit que Madame Renoir ne devait pas voir toujours d'un très bon oeil l'intérêt plastique que lui portait son mari. Cette jeune et jolie brune aux courbes voluptueuses est l'objet de multiples attentions de la part d'Auguste, lesquelles évoluent ostensiblement avec le temps. Cela commence par d'inoffensives scènes de goûter avec les marmots lesquels sont, petit à petit, évacués du cadre afin de se concentrer sur la nounou seule. On remarque que le modèle vivant est de moins en moins vêtu au fil des séances de pose. Jouisseur qui aimait les femmes et ascète qui mangeait comme un moineau, Auguste Renoir n'a pas fini de révéler tous ses secrets. Par Antoine Moreno.