Lorsqu'à l'été 2016, une journaliste demanda à Donald Trump quelles femmes il comptait nommer dans son gouvernement, il ne parvint à citer qu'un nom. Ou plutôt un prénom : Ivanka. " Je vous assure, tout le monde me dit 'Prenez Ivanka, prenez Ivanka ! ', avança-t-il, parlant de sa fille aînée comme d'une évidence. Les gens l'adorent ! " Six mois et quelques polémiques plus tard, celle-ci héritait d'un titre sur mesure, d'un bureau dans l'aile ouest de la Maison-Blanche, et d'une mission d'" assistante spéciale " aussi mystérieuse qu'évocatrice. " Elle sera les yeux et les oreilles " du président, a dit son avocate Jamie Gorelick.
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Lorsqu'à l'été 2016, une journaliste demanda à Donald Trump quelles femmes il comptait nommer dans son gouvernement, il ne parvint à citer qu'un nom. Ou plutôt un prénom : Ivanka. " Je vous assure, tout le monde me dit 'Prenez Ivanka, prenez Ivanka ! ', avança-t-il, parlant de sa fille aînée comme d'une évidence. Les gens l'adorent ! " Six mois et quelques polémiques plus tard, celle-ci héritait d'un titre sur mesure, d'un bureau dans l'aile ouest de la Maison-Blanche, et d'une mission d'" assistante spéciale " aussi mystérieuse qu'évocatrice. " Elle sera les yeux et les oreilles " du président, a dit son avocate Jamie Gorelick. Difficile de définir pleinement le nouveau statut d'Ivanka Trump, à la fois conseillère, héritière, actionnaire, femme d'affaires et First Daughter. " Nous n'avons jamais pris les titres très au sérieux ", avait-elle prévenu pendant la campagne. Une opportune confusion des genres qui lui a permis d'être partout, ou presque, depuis le 8 novembre. Dans le salon doré de la Trump Tower pour rencontrer le Premier ministre japonais, Shinzo Abe, en décembre dernier ; assise dans le bureau ovale à côté du Premier ministre canadien, Justin Trudeau, il y a quelques semaines ; à la droite de la chancelière Angela Merkel lors de sa première visite officielle. Ivanka a aussi pris le téléphone que lui tendait son père pour répondre à la démocrate Nancy Pelosi, qui voulait connaître les projets du président en faveur de l'égalité hommes-femmes. Enfin, elle a siégé à la table des plus grands dirigeants de la Silicon Valley convoqués par son père peu après sa victoire. A 35 ans, Ivanka Trump est un actif précieux à bien des égards pour le nouveau locataire de la Maison-Blanche. Sa réussite et sa plastique fascinent ses supporters, tandis que les anti-Trump voient en elle une possible alliée, susceptible d'infléchir la trajectoire ultraconservatrice et isolationniste du président. On lui prête ainsi un rôle essentiel dans le torpillage d'un texte qui aurait restreint les droits des gays au travail. On la crédite d'avoir présenté à son père l'ancien vice-président Al Gore, champion de la lutte contre le réchauffement climatique. Avec son mari, Jared Kushner, également conseiller à la Maison-Blanche, elle plaiderait pour le respect de l'accord de Paris sur le climat. Le power couple militerait en coulisses pour obtenir la disgrâce totale de Steve Bannon, l'inquiétant conseiller de l'ombre du président, déjà écarté du Conseil de sécurité nationale le 5 avril dernier. Enfin, choquée par les images des enfants gazés par le régime de Bachar el-Assad, Ivanka Trump aurait joué un rôle déterminant dans le déclenchement des frappes américaines en Syrie. Tout le monde a l'illusion de bien la connaître car Ivanka Trump a grandi devant les caméras. Sa vie mondaine de socialite new-yorkaise s'étale depuis des années dans les magazines, aux côtés des frasques de son père. Si bien qu'en vrai pro des médias, celui-ci n'a pas hésité un seul instant à la mobiliser pour sa campagne. Lorsqu'il annonce sa candidature dans le lobby de la Trump Tower, le 16 juin 2015, c'est elle qui le précède au micro. Elle aussi qui, enceinte de son troisième enfant, l'accompagne dans presque tous ses meetings à travers le pays quand Melania, l'épouse discrète, reste à New York. Elle, encore, qui tout au long de la campagne distille d'impeccables interviews millimétrées, teintées de messages gentiment féministes. Elle, enfin, qui fait tomber les plus proches conseillers de son père, comme son premier directeur de campagne, Corey Lewandowski. Avec son image de progressiste new- yorkaise- " ni vraiment républicaine, ni vraiment démocrate ", selon ses propres termes -, Ivanka a servi d'alibi à une population d'électeurs, et surtout d'électrices, qui, sans elle, n'auraient peut-être pas osé voter Trump. " Elle est si posée qu'elle parvient à adoucir l'image de son père simplement en se tenant à ses côtés ", constatait, l'an dernier, Jia Tolentino, chroniqueuse au New Yorker. Quand ses deux frères Eric et Donald Jr multipliaient les gaffes, s'affichant avec des suprémacistes blancs ou comparant le waterboarding à un bizutage d'étudiant, Ivanka postait sur les réseaux sociaux des photos léchées de ses enfants trottant dans son immense appartement de Park Avenue. " Elle est blanche, riche et belle, des attributs qui passent souvent pour des vertus morales ", résume Jia Tolentino. La fille aînée du président Trump s'est révélée précoce. Elevée entre le triplex au 68e étage de la Trump Tower, avec ses faux Titien et sa cascade artificielle, la propriété rococo de Mar-a-Lago, en Floride, et la maison de campagne du Connecticut avec ses 47 chambres, Ivanka aime raconter qu'elle a grandi sur les chantiers où elle suivait son père. A 9 ans, Ivanka comprend que ses parents se séparent lorsqu'une horde de photographes stationnés devant son école lui posent des questions sur la maîtresse de son père, Marla Maples. " Les médias sont pervers et brutaux, expliquera-t-elle dans un entretien au magazine GQ en 2007. Tout ça m'a appris à ne faire confiance à personne. Il ne faut jamais baisser la garde. " Mais, contrairement à son frère aîné Donald Jr qui refuse d'adresser la parole à son père pendant un an, elle craint de le perdre et s'assure auprès de sa mère Ivana qu'elle pourra conserver son nom de famille. Chaque jour, elle appelle son père en PCV depuis un téléphone dissimulé dans la loge du gardien de l'école. " Quand quelqu'un appelait, même ses garçons, il ne répondait pas systématiquement, se souvient un ancien employé de l'entreprise. Elle était la seule qu'il prenait toujours au téléphone. C'était impératif. " Quand il emménage 10 étages en dessous de l'appartement familial, Ivanka prend l'habitude de passer le voir chaque jour, matin et soir. Elle acquiert auprès de lui certains réflexes. Un associé de son père se souvient ainsi l'avoir vue piquer une colère quand, âgée de 14 ans, elle apprend l'existence d'une vague boutique en banlieue qui a osé s'appeler Ivanka's. " J'ai dit à papa qu'il fallait déposer mon nom, je lui ai dit !" fulmine-t-elle. Donald, lui, est évidemment enchanté de l'intérêt que suscite sa fille. La médiatisation de sa vie privée faisant partie intégrante de son business, il met en scène la jeune fille très tôt, posant avec elle dans sa propriété de Floride alors qu'elle a 15 ans. Flatté lorsqu'elle commence à jouer les mannequins pour Thierry Mugler et Versace, il admet à plusieurs reprises qu'il " sortirait sans doute avec elle, si elle n'était pas sa fille ". " Elle fait 1,80 m et elle a un corps magnifique. Elle a gagné beaucoup d'argent avec le mannequinat. Un vrai pactole ", fanfaronnera-t-il quelques années plus tard. Ivanka dira au contraire de sa carrière dans la mode qu'elle était une aberration et refusera le poste au prestigieux magazine Vogue offert par Anna Wintour. Ivanka le répète depuis toujours : elle veut travailler dans l'immobilier, elle a ça " dans le sang ". Après un passage à la Wharton School, l'université de son père, elle entre directement à la Trump Organization et commence à rêver en grand. " C'est incroyable, j'ai le pouvoir de changer ce paysage ", confie-t-elle un jour à une amie d'enfance, en contemplant les gratte-ciel de Manhattan depuis le toit de la Trump Tower. Donald Trump, qui n'a jamais beaucoup délégué, lui confie des contrats clés, dont dernièrement celui du siège historique de la Poste à Washington, transformé en hôtel de luxe. " Par le passé, il y avait toujours une dizaine de contrats en négociation sur lesquels travaillaient quantité d'avocats et d'employés, mais personne n'avait vraiment l'autorité de faire quoi que ce soit, explique l'investisseur Tom Barrack, un proche de la famille Trump. Tout ça a changé avec Ivanka. " Si les trois enfants ont officiellement les mêmes fonctions au sein de l'organisation, Trump vante volontiers les " très bons instincts " de sa fille, et s'amuse de voir ses concurrents et partenaires la sous-estimer : " Je vois certains de mes amis - des tueurs - se frotter les mains... Et puis ils reviennent et me disent 'ça ne s'est pas passé comme je le pensais' ". Surtout, Ivanka comprend très vite qu'elle a autant de potentiel que son père pour développer et promouvoir la marque Trump. Depuis les années 1990, l'essentiel des revenus de l'entreprise familiale provient de licences, dont la valeur est entretenue par la notoriété du milliardaire. Donald affiche ses conquêtes couvertes de bijoux à la une des journaux ? Qu'à cela ne tienne ! Elle pose en maillot de bain très échancré au milieu d'un chantier en couverture du Harper's Bazaar, marteau-piqueur à la main. " Pourquoi payer pour faire de la publicité dans un magazine quand on peut décrocher la une avec une interview ? Personne ne peut se payer une telle exposition ! " résume- t-elle dans The Trump Card, son premier livre dans lequel elle dévoile les secrets de ceux " qui jouent pour gagner ". Elle parfait son image glamour en apparaissant dans les galas de charité et au premier rang des défilés de mode, avec un seul objectif : servir la marque. " Contrairement aux autres promoteurs, nous avons cette capacité à susciter un intérêt incroyable des médias, qui se traduit par une publicité démesurée pour chacun de nos projets. Juste grâce à notre célébrité. " La recette fonctionne si bien qu'elle songe naturellement à l'utiliser pour elle-même. A partir de 2007, à l'instar de son père, elle se met à imprimer son nom sur toute une gamme de produits. D'abord une ligne de joaillerie vendue au pied de la Trump Tower, une gamme de sacs et de chaussures, puis des vêtements, un parfum et des lunettes de soleil. Toujours sous licence : les difficultés financières de Donald dans les années 1990 lui ont démontré les vertus des royalties. Toutes ses activités révèlent une solide estime de soi. Toujours dans The Trump Card, elle assène ses vérités, du type " Ne jamais renoncer " ou " Dans la vie, rien ne vous est jamais donné gratuitement ".Son deuxième livre, Women Who Work, qui va sortir dans les prochains jours aux Etats-Unis, devrait en égrener de nouvelles. On retrouve chez Ivanka Trump le goût prononcé de son père pour les superlatifs et un talent identique pour l'autopromotion. Elle se décrit comme une " négociatrice hors pair ", embellit ses performances scolaires, ou vante son parfum comme " le meilleur du monde ". Sa générosité aussi est parfois un peu exagérée. Jusqu'à récemment, le site de la Trump Organization la présentait comme ambassadrice du programme " Girl up " à l'ONU, alors que, dans les faits, sa contribution s'est limitée à reverser- il y a cinq ans - une partie des ventes d'un bracelet de sa collection. En 2009, son mariage princier avec le promoteur Jared Kushner, pour qui elle s'est convertie au judaïsme, apporte une nouvelle dimension à son image de marque. A l'héritière succède la femme active, mère de famille modèle, prodiguant tour à tour conseils de gestion de carrière et leçons de style sur son site Web rose pastel, sur lequel des interviews de dirigeantes côtoient des photos de ses propres produits. Lors de sa première interview après la victoire de son père, tandis qu'elle parlait de son plan d'aides financières pour la garde d'enfants, ses équipes communiquaient en direct les références du bracelet or et diamants repéré à son bras, un modèle de sa gamme Ivanka Trump fine jewelry, à 10.800 dollars. La fille du président a depuis choisi une communication plus discrète pour son entreprise, valorisée une cinquantaine de millions de dollars, dont elle a confié les rênes à sa belle-famille. Mais elle n'est pas parvenue à s'isoler complètement du risque principal qui plane sur l'avenir de sa marque : Trump lui-même. Le mouvement Grabyourwallet (attrape ton portefeuille), lancé à l'automne dernier en réaction aux propos du candidat qui se vantait d'" attraper " les femmes, a explicitement appelé à boycotter les produits d'Ivanka. " Les gens pensent qu'elle est policée et bien élevée, qu'elle n'est pas comme lui, a expliqué Shannon Coulter, à l'origine du boycott. Mais c'est justement parce qu'elle est policée qu'elle est plus dangereuse que lui. " Dans la foulée, les grands magasins Nordstrom ont déréférencé ses produits, pointant une baisse vertigineuse des ventes, ce que l'entreprise a contesté. Les contradictions de la First Daughter sont trop fortes pour passer inaperçues. Si quelques proches ont affirmé qu'elle souffrait de la virulence des propos du candidat Trump, elle n'en a jamais rien montré. " C'est une illusion de penser qu'il y a une différence entre Donald Trump et ses enfants, y compris sur les sujets les plus extrêmes, indique le magnat Barry Diller dans le New York Times. Ils ont eu 10 fois l'occasion de prendre leurs distances publiquement mais ne l'ont pas fait. " Au contraire, Ivanka a volé plusieurs fois au secours de son père, comme lorsqu'il a été attaqué sur ses propos dégradants sur les femmes. " Vous avez vu ce qu'il dit sur les hommes ? Pourquoi les femmes seraient-elles traitées autrement ? " a-t-elle justifié au printemps 2016. " Tous ceux qui la connaissent se demandent comment elle peut soutenir un père comme lui, admet Peter Davis, un journaliste mondain proche de son époux, Jared Kushner. Mais elle travaille pour son père. Et la devise chez les Trump, c'est gagner à tout prix. " Les démocrates restent éminemment sceptiques. Ivanka Trump était en train de skier quand son père décidait de couper dans les budgets du planning familial américain. Lors de la visite du président chinois à Mar-a-Lago, elle a reçu de Pékin l'autorisation d'utiliser trois de ses marques en Chine. " Une série d'anecdotes anonymes racontées dans la presse a habilement créé l'image d'une Trump modérée à la Maison-Blanche, lisait-on sur le site progressiste Think Progress début mars. Mais les actes se font attendre. " L'intéressée se défend : " On ne peut pas assimiler l'absence de dénonciation publique au silence. Il y a de multiples façons de faire entendre sa voix. Je ne pense pas que je serais plus efficace si je parlais toujours à voix haute quand je ne suis pas d'accord. " Avant de préciser : " Ce n'est pas moi que les Américains ont élue présidente... " Dans une parodie de publicité pour son parfum, les humoristes de Saturday Night Live l'ont néanmoins mise en scène, se remaquillant devant un miroir dans lequel se reflète l'image de... son père. " Pour une femme qui pourrait mettre un terme à tout ça, mais qui ne le fera pas ", murmure une voix off qui présente son parfum au nom suggestif : Complice. Elsa Conesa (Les Échos Week-end du 28/04/2017)" Elle est blanche, riche et belle, des attributs qui passent souvent pour des vertus morales. " On retrouve chez Ivanka Trump le goût prononcé de son père pour les superlatifs et un talent identique pour l'autopromotion.