Tobie Nathan exerce la profession d'ethnopsychiatre. " Cette discipline postule que les peuples éloignés disposent de conceptions complexes qui peuvent être utilisées dans les soins psychiatriques ", explique celui qui est aussi romancier. Dans son centre spécialisé installé à Paris, il écoute au quotidien les histoires de celles et ceux qui ont décidé de prendre la route. Curieux de l'autre et des autres cultures, Tobie Nathan soigne un public qui, au cours de son voyage, a connu le conflit, la persécution, l'agression, le rejet. Des épisodes non sans conséquences sur la santé mentale. C'est un aspect souvent négligé de la migration. Prenons pour preuve, récemment, l'éviction de Médecins sans frontières de Nauru, petit Etat insulaire du Pacifique, où le gouvernement australien ...

Tobie Nathan exerce la profession d'ethnopsychiatre. " Cette discipline postule que les peuples éloignés disposent de conceptions complexes qui peuvent être utilisées dans les soins psychiatriques ", explique celui qui est aussi romancier. Dans son centre spécialisé installé à Paris, il écoute au quotidien les histoires de celles et ceux qui ont décidé de prendre la route. Curieux de l'autre et des autres cultures, Tobie Nathan soigne un public qui, au cours de son voyage, a connu le conflit, la persécution, l'agression, le rejet. Des épisodes non sans conséquences sur la santé mentale. C'est un aspect souvent négligé de la migration. Prenons pour preuve, récemment, l'éviction de Médecins sans frontières de Nauru, petit Etat insulaire du Pacifique, où le gouvernement australien enferme dans des camps les réfugiés avant qu'ils n'atteignent les côtes du pays. L'ONG apportait aux exilés des soins psychiatriques essentiels. La chasser constitue une claire négation des besoins de ces personnes traumatisées par l'exil. Mais pour nous parler de son vécu professionnel et humain, plutôt que de nous plonger dans la noirceur du réalisme, Nathan choisit la fable, optant pour la plus célèbre d'entre toutes : l'évangile. Dans L'Evangile selon Youri, comble de l'audace, il fait aussi le choix d'un certain optimisme, quand les cris d'orfraie de certains créent la paranoïa d'une prétendue invasion de migrants. Logique, quand on sait que le mot " évangile " signifie " bonne nouvelle ". Pourtant, point de catéchisme ni de grec ancien dans les lignes à venir mais la joie dans la découverte de l'autre, et qui embaume ce roman. " Un être merveilleux a débarqué dans la ville et on pourra en obtenir des bénéfices ", nous annonce l'auteur comme un prophète anticipe l'arrivée d'un nouveau Messie. Ce Jésus contemporain prend les traits d'un jeune Rom, Youri, que le narrateur lui-même ethnopsychiatre (tiens donc ! ), quinquagénaire un peu désabusé, prend en quelque sorte sous son aile. Une responsabilité qui le dépasse, tant les capacités exceptionnelles du jeune garçon ébouriffent les habitants d'un Paris apeuré par l'autre, mais aussi en attente d'un équinoxe. Il guérit et inspire, sauve et protège. Pourtant Tobie Nathan s'évertue, toujours sur le ton presque badin du conte, à nous présenter la ville au plus près de ses habitants dans toute leur diversité : du fripier juif un poil philosophe à la fille de harki hypersensible en passant par un poète et un professeur, figures quasi tutélaires. " Paris est une ville-monde mais on fait comme si elle n'avait pas changé ", confie l'observateur attentif qui décrit un biotope coloré et multiculturel, avec une pointe de pittoresque villageois. " C'est un livre sur Paris et ce qui s'y cache, un Paris complexe et intense. " Incarner l'espoir dans la peau d'un jeune Rom n'est pas un choix innocent. Ceux que l'on appelle communément " les gens du voyage " - " parce que c'est dans leur nature de partir, ils m'ont dit que c'était comme une pulsion " - connaissent des discriminations énormes à la fois dans leurs pays d'origine et d'accueil. Comme pour Jésus dans le Nouveau Testament, Youri est celui dont on n'attend rien, ce qui renforce la puissance de son pouvoir. Mystique, le roman de Tobie Nathan n'en a que les apparences, car c'est bien du réel que nous parle celui qui se définit comme un écrivain à l'ancienne, faisant beaucoup de brouillons " à la main ", ayant besoin d'un silence nocturne et " total ". Une réalité crue et des actes commis par les hommes qui ne sont pas toujours avouables. Une manière lumineuse d'opposer aux récits sordides une fable - presque une légende - lumineuse. " Je ne suis pas un photographe de la réalité. Je suis un rêveur. J'ai une mauvaise vue mais j'écoute... "