Voici trois décennies, le brutalisme moderne de l'hôtel Sheraton a révolutionné l'aspect de la baie ouest de Doha. Aujourd'hui, la structure angulaire en béton se trouve à l'ombre de dizaines de gratte-ciels - une réminiscence de la croissance rapide que la petite péninsule a connue depuis que le père de l'émir actuel, Hamad ben Khalifa al-Thani, a modernisé l'économie qatarie en empruntant à tour de bras pour devenir le premier exportateur mondial de gaz naturel liquéfié.
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Voici trois décennies, le brutalisme moderne de l'hôtel Sheraton a révolutionné l'aspect de la baie ouest de Doha. Aujourd'hui, la structure angulaire en béton se trouve à l'ombre de dizaines de gratte-ciels - une réminiscence de la croissance rapide que la petite péninsule a connue depuis que le père de l'émir actuel, Hamad ben Khalifa al-Thani, a modernisé l'économie qatarie en empruntant à tour de bras pour devenir le premier exportateur mondial de gaz naturel liquéfié. Cette nouvelle prospérité venant des ressources gazières de l'Etat a permis au cheikh de lancer Al Jazeera, le réseau médiatique le plus influent du monde arabe, de devenir un promoteur de premier plan des arts et de l'enseignement, et de décrocher le droit d'accueillir la Coupe du monde de football en 2022. Son fonds souverain de 335 milliards de dollars a investi les recettes excédentaires du gaz dans des actifs sociaux européens et des trophées immobiliers, allant du Shard et du Canary Wharf à Londres au club de football Paris Saint-Germain et à Volkswagen en Allemagne. Dans ce processus, l'émirat s'est intégré de plus en plus profondément dans le tissu de la finance internationale. " Le Qatar s'est frayé un chemin à part pour éviter de se retrouver dans l'ombre saoudienne, explique Kristian Coates Ulrichsen, spécialiste du Moyen-Orient au Baker Institute de la Rice University. Il a tiré les leçons de l'invasion irakienne du Koweït : lorsqu'on a de la valeur aux yeux de l'économie internationale, on peut appeler des partenaires à l'aide. " Ce calcul va être testé dans les semaines à venir. Car, en prenant parti pour les tumultueuses révoltes du printemps arabe depuis des années, le Qatar a provoqué la colère de ses voisins conservateurs qui ont réagi. Enhardis par l'administration Trump, l'Arabie saoudite et trois autres Etats arabes ont déclenché un blocus aérien et maritime pour isoler le Qatar. Ils ont expulsé les ressortissants qataris et banni leurs propres ressortissants d'un pays qu'ils accusent de soutenir le terrorisme et de faire les yeux doux à l'Iran. Cette crise du Golfe - la pire depuis des décennies - a déclenché une perfide guerre des mots entre le Bahreïn, l'Arabie saoudite, les Emirats arabes unis et le Qatar, dont les leaders mettaient depuis longtemps l'accent sur les liens fraternels de parenté, de religion et de gouvernance. Mohammed ben Abdulrahman al-Thani, ministre des Affaires étrangères du Qatar, a platement rejeté les accusations de terrorisme, déclarant que le complot de l'" intox " d'une prise d'assaut de Doha est une forme de punition collective qu'il n'aurait même pas attendu de la part d'un ennemi. " Nous sommes ouverts au dialogue face à des accusations claires, mais nous ne sommes pas prêts à discuter d'ingérences dans notre souveraineté ", a-t-il assuré. Meshal ben Hamad al-Thani, l'ambassadeur du Qatar aux Etats-Unis, a, pour sa part, demandé au président Donald Trump de l'aider à apaiser la crise . Le cheikh Mohammed a averti qu'à défaut de remédier à l'impasse, la stabilité de la veine mondiale de ressources énergétiques pourrait être compromise, de même que le Conseil de coopération du Golfe, qui compte six membres. Si les liens récents entre le Qatar et l'Iran - rival ancestral de l'Arabie saoudite et dont la capitale Téhéran vient d'être la cible d'attaques terroristes - sont une des raisons de l'isolement récent du Qatar, le blocus pousse le pays un peu plus encore dans les bras de la République islamique. L'Iran a proposé d'ouvrir ses ports pour que l'approvisionnement alimentaire ne soit pas interrompu. La Turquie, elle aussi, déploie des troupes dans une base du Qatar. Dépendant pour ses réserves alimentaires stratégiques, le Qatar doit explorer de nouvelles voies d'accès navigables pour les cargos qui l'approvisionnent et pour les supertankers qui exportent son gaz. Qatar Airways, pour éviter l'espace aérien saoudien et émirati, emprunte désormais des voies plus longues, par la Turquie à l'ouest et l'Iran à l'est. Face à l'inquiétude grandissante quant aux intentions de Riyad et d'Abou Dhabi, les Qataris murmurent qu'il y aurait actuellement des mouvements de troupes locaux et des mobilisations de réservistes. " Nous nous sentons comme le Koweït face à l'invasion irakienne : nos voisins nous ont déclaré la guerre, a indiqué un ponte du commerce qatari. Ils tentent de nous étouffer comme si nous étions la Corée du Nord. " Ce bras de fer dans le Golfe plonge ses racines au début 1995, lorsque le cheikh Hamad évince son propre père par un coup d'Etat, sans verser de sang. Cet événement chamboule les équilibres et met en colère les leaders de la région, y compris l'Arabie saoudite et les Emirats arabes unis, qui soutenaient Cheikh Khalifa, chef destitué et en exil, qu'ils tenteront de ramener au pouvoir par un contre-coup d'Etat manqué en 1996. Trois décennies plus tard, Mohammed ben Zayed al-Nahyan, le puissant prince héritier d'Abou Dhabi, et Mohammed ben Salman, vice-prince héritier d'Arabie saoudite, sont la nouvelle génération de leaders du Golfe qui tentent de soumettre le Qatar. Mais les choses se compliquent. La modernisation initiée par Cheikh Hamad a permis au Qatar d'échapper aux frontières définies par Riyad. Avec le soutien d'Hamad ben Jassim ben Jabr al-Thani - imprévisible ex-Premier ministre, courtier et diplomate connu sous les initiales HBJ - , l'émir transforme le Qatar en puissance internationale. Le pays ayant été propulsé dans l'économie mondiale, en lien étroit avec le Japon et le Royaume-Uni, Doha est désormais un rouage incontournable des marchés de l'énergie. Le Qatar gagne ensuite en influence dans la région avec le lancement d'Al Jazeera qui, dès 1996, offre une alternative à la couverture médiatique courtisane d'Etat en déversant par satellite des actualités percutantes dans les foyers arabes. Lors du printemps arabe en 2011, Al Jazeera avait diffusé des reportages enthousiastes sur les révoltes en masse contre les dirigeants égyptiens, tunisiens, libyens et syriens - mais elle était plus équivoque par rapport à la majorité chiite du Bahreïn qui défiait sa minorité dirigeante sunnite. L'optimisme juvénile évoluant vers les jours sombres de la contre-révolution, les critiques ont vite qualifié le réseau de porte-parole des Frères musulmans panarabes. Dans le même temps, le Qatar finançait des mouvements islamistes partout dans la région, du gouvernement de l'Egyptien Mohamed Morsi, membre des Frères, aux rebelles radicaux en Libye et en Syrie, le minuscule Etat pariant ainsi qu'en s'achetant de l'influence au sein des forces montantes de l'islam politique, il ferait le lit de sa stabilité à long terme. " Le Qatar a souvent considéré les exilés à Doha comme des intermédiaires essentiels de sa politique étrangère, explique David Roberts, professeur d'études de Défense au King's College de Londres. La plupart des exilés du Moyen-Orient sont des islamistes, comme la plupart de ceux exilés à Doha depuis des décennies. Ils ont également cru percevoir l'émergence d'une tendance populaire qu'ils voulaient soutenir. " L'Arabie saoudite et les Emirats arabes unis, considérant les forces de l'islam politique comme une menace existentielle des systèmes monarchiques régnant sur le Golfe, ont également commencé à voir les politiques régionales du Qatar comme un défi direct à leurs politiques étrangères interventionnistes dans des pays comme l'Egypte et la Libye. Les critiques ont accusé Doha de prendre le monde pour un jeu de roulette, utilisant son immense fortune pour donner des coups de pied çà et là dans différents lieux de conflits. Pour ses voisins, la bille allait immanquablement tomber sur la case " noir jihad ". " Nous attendons qu'ils reconnaissent avoir renoncé à cette politique étrangère et qu'il n'y aura aucun soutien à l'islam extrémiste, a déclaré Omar Saif Ghobash, l'ambassadeur des Emirats arabes unis en Russie. Nous sommes arrivés au bout du chemin avec le Qatar. A présent, il doit choisir. " Nasser ben Hamad al-Khalifa, ex-ambassadeur du Qatar aux Etats-Unis, a répliqué : " Pourquoi le Qatar devrait-il criminaliser les membres des Frères musulmans, qui comptent des dizaines de millions de supporters dans le monde arabe ? C'est insensé. " Dans la salle de banquet à Riyad où le président Trump a partagé l'agneau et le houmous avec 50 dirigeants musulmans le mois dernier, l'émir du Qatar Cheikh Tamim avait l'air un peu seul. A droite du président se trouvait Cheikh Mohammed d'Abou Dhabi, et à sa gauche, l'hôte, le roi Salman d'Arabie saoudite et le président égyptien Abdel Fattah al-Sisi. Cheikh Tamim était assis plus loin, à côté de Najib Razak, le Premier ministre malaisien frappé par un scandale. Les Qataris soupçonnent à présent que ce complot visant à les isoler a germé lors de cette réunion au cours de laquelle Donald Trump et le roi Salman ont tenu des propos contre l'Iran. Trois jours plus tard, l'agence de presse de l'Etat du Qatar publiait des commentaires de l'émir témoignant d'une ouverture vers l'Iran et faisant de l'ombre au président Donald Trump. Le gouvernement a nié les commentaires, déclarant qu'ils étaient le fruit d'un piratage. Pour les Etats-Unis, le Qatar, membre de l'Opep, au-delà de représenter un tiers de l'approvisionnement mondial en gaz naturel liquéfié, accueille également le quartier général militaire régional du Commandement central américain sur la base aérienne d'al-Udeid. Al-Udeid est devenu un relais essentiel des opérations américaines lorsque l'Arabie saoudite a demandé aux forces américaines de quitter son royaume après les attentats du 11 septembre. Le Qatar constituait une base plus stable pour les opérations en Afghanistan et en Irak et, plus récemment, celles contre l'Etat islamique d'Irak et de Syrie. Protégée par les intérêts militaires régionaux américains, Doha a renforcé ses tentatives d'intervenir en pacificateur de la région, en négociant des accords sur le Liban et le Soudan. Toutefois, en associant à cela les soupçons de soutien aux rebelles de l'islam extrémiste en Syrie et en Libye, ce tissu de liens complexes est devenu inacceptable pour les monarchies conservatrices du Golfe. Donald Trump a jeté du pétrole sur le feu de la crise du Golfe en exprimant clairement sur Twitter son soutien à la campagne saoudienne. Il a ensuite fait marche arrière après que le Département d'Etat et le Pentagone ont exprimé leur soutien au Qatar, précisant que les deux pays " coopèrent dans la lutte contre le terrorisme ". D'après Lori Plotkin Boghardt, ancienne analyste de la CIA travaillant actuellement au Washington Institute, les Etats-Unis pourraient imposer un changement de cap pour le Qatar. " Une opportunité spéciale se présente actuellement de travailler avec le Qatar pour ajuster certaines politiques que les Etats-Unis estiment dangereuses ", a-t-elle déclaré. Les Qataris précisent que toutes les interventions dans la région ont été effectuées avec les administrations américaines précédentes. Ils craignent à présent être rattrapés par la transition du mandat Trump. En public, les Qataris affichent leur unité, couvrant leurs voitures de photos de Cheikh Tamim et minimisant les différends. Mais en privé, d'aucuns se demandent comment leur leader pourra survivre aux assauts. Simeon Kerr / Financial Times (6 juin 2017)Le pays ayant été propulsé dans l'économie mondiale, Doha est désormais un rouage incontournable des marchés de l'énergie.