Imaginer un projet viticole en plein centre-ville avec du raisin acheminé par transport réfrigéré spécial n'est en soi pas neuf. Les Américains font cela depuis quasiment 10 ans. Mais en Europe, le concept est plus récent. Paris, Londres ou Stockholm disposent depuis quelques années d'une winery urbaine. En Belgique, si des projets existent aujourd'hui à Liège ou à Gand, la primeur en revient à Thierry Lejeune qui s'est installé chez Greenbizz, tout à côté de Tour & Taxis, à Bruxelles, aux premières heures de 2018. Passionné de vin, il n'avait jamais pensé en faire son métier. Et pour cause, après des études en management, l'homme est entré directement dans le monde de l'imprimerie, où il est resté un bon quart de siècle.
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Imaginer un projet viticole en plein centre-ville avec du raisin acheminé par transport réfrigéré spécial n'est en soi pas neuf. Les Américains font cela depuis quasiment 10 ans. Mais en Europe, le concept est plus récent. Paris, Londres ou Stockholm disposent depuis quelques années d'une winery urbaine. En Belgique, si des projets existent aujourd'hui à Liège ou à Gand, la primeur en revient à Thierry Lejeune qui s'est installé chez Greenbizz, tout à côté de Tour & Taxis, à Bruxelles, aux premières heures de 2018. Passionné de vin, il n'avait jamais pensé en faire son métier. Et pour cause, après des études en management, l'homme est entré directement dans le monde de l'imprimerie, où il est resté un bon quart de siècle. "Avec un associé, j'ai été propriétaire d'une petite imprimerie qui, au gré de rachats et de fusions, a fini par bien grandir. Au bout de 15 ans, nous nous sommes rendu compte que Gramme Graphic Services était devenue un trop petit acteur vu l'évolution du marché. Nous avons été rachetés par Imprimerie et Publicité du Marais (IPM), l'un de nos concurrents. Ils m'ont demandé de rester et je m'étais fait à l'idée de me mettre au service d'un patron pour le reste de ma carrière. Mais deux ans après, en raison d'ennuis de santé, le patron d'IPM a revendu au groupe Artoos. Et là, ce fut la catastrophe. Artoos avait racheté coup sur coup Hayez et IPM, deux féroces concurrents bruxellois. Autant dire qu'à l'intérieur, l'ambiance était plutôt délétère. Cela a coûté son job au CEO d'Artoos. Le temps que la nouvelle direction prenne ses marques et me propose la direction commerciale pour la Wallonie, j'avais déjà la tête ailleurs..." La tête ailleurs? En fait, dans une cuve! Désireux de monter une petite entreprise axée sur une production à laquelle il pourrait participer, Thierry Lejeune s'est tourné vers une de ses passions: le vin. Quel meilleur gage de réussite que de faire de sa passion un métier? "Il y a eu un long cheminement. Acheter un vignoble en Belgique? Trop tôt. Acheter un domaine en France? Je ne voulais pas imposer un exil à ma famille, surtout avec deux enfants à l'université. Mon épouse aurait dû quitter son job et c'eût été prendre un risque financier de plus. En outre, partir signifiait me couper de réseaux belges bien utiles quand on lance une entreprise. Créer un domaine en Belgique? Financièrement, je ne me voyais pas attendre cinq ou six ans avant de vendre une bouteille. Le concept d'achat de raisins s'est alors imposé et, avec Didier Hanin, mon principal associé et coentrepreneur ( Didier Hanin est le patron de Salm Invest, l'un des leaders européens de la commercialisation de saumon basé à Fleurus, mais aussi le président d'UCM-Liège et de la section Liège-Huy-Verviers de l'Ifapme, Ndlr), nous avons patiemment esquissé un business plan avec l'idée de vinifier dans une winery en plein centre de Bruxelles et de faire venir du raisin par transport réfrigéré dans un rayon de 1.500 kilomètres: France, Italie, Espagne, Portugal, Autriche, Allemagne, etc. Un concept qui autorise une belle créativité puisque nous pouvons assembler des cépages venus de partout et créer des cuvées inédites." Ce business plan, Thierry Lejeune est allé le faire valider par AOC Conseils, un réseau de consultants français qui aident les domaines de la vigne à la commercialisation. Il y a rencontré Jean-Marc Demange, très excité à l'idée de monter un projet au départ d'une page blanche. Il a structuré le projet, conseillé sur le choix du matériel et mis Thierry en contact avec Pascal Lenzi. OEnologue consultant, notamment auprès du Domaine Richeaume en Provence, Lenzi va nourrir la réflexion sur le choix des cépages et le profil des vins. Depuis le début, il pilote les vinifications de Gudule à distance, fournit de la main-d'oeuvre spécialisée au moment de la réception des raisins après les vendanges et conseille sur l'achat des grappes. Avec deux experts aussi bien introduits, Thierry Lejeune n'a jamais eu de souci à trouver du raisin. Malgré son postulat de départ un peu restrictif: uniquement du bio et des vendanges manuelles. En 2018, Gudule a produit ses 18.000 premières bouteilles. Tout est parti sauf quelques magnums. En 2019, la production est montée à 24.000 dont 5.000 mousseux pas encore mis sur le marché ( lire l'encadré). L'an dernier, Thierry Lejeune a acheté 45 tonnes de raisin pour 38.000 bouteilles dont 10.000 de mousseux. Petit à petit, Gudule approche les 50.000 bouteilles nécessaires pour atteindre la rentabilité. Pour autant qu'elles soient vendues, évidemment. D'année en année, l'idée n'est pas de reproduire les mêmes cuvées mais de garder un style et une qualité. "Sur trois millésimes, seuls deux vignerons sont restés, confie Thierry Lejeune. Soit parce que la relation n'était humainement pas enrichissante. Soit parce qu'ils se sont fait racheter, soit parce qu'ils sont sortis du bio, etc. Au départ d'un assemblage théorique sur papier, nous regardons la qualité intrinsèque du raisin reçu, la qualité de notre travail de vinification et on affine l'assemblage en fonction. La difficulté consiste à produire des vins haut de gamme qui soient immédiatement buvables. C'est un vrai challenge." Gudule est aux mains de CityVini SA. Avec Didier Hanin, Thierry Lejeune en détient 51%. Le reste est aux mains d'autres actionnaires, soit des copains d'université de Thierry, soit des membres de sa famille. Ils sont tous venus spontanément. CityVini, c'est 595.000 euros de capital et 400.000 euros d'emprunt bancaire soutenus en cofinancement par finance.brussels. Parallèlement à la société d'exploitation, les mêmes actionnaires, mais pas dans la même proportion, ont monté une société immobilière. Elle pilote le gros projet d'avenir de Gudule Winery, un investissement d'au moins un million d'euros. "Il s'agit de nous installer définitivement dans l'ancienne gare de triage de Tour & Taxis située dans la ligne droite de la gare maritime, à côté de la Brasserie de la Senne, confie Thierry Lejeune. Nous avons obtenu la concession de cette parcelle auprès du Port de Bruxelles il y a trois ans. Nous attendons les permis. Nous allons rénover cette gare de style néo-renaissance flamande construite en 1900. Elle n'est pas classée mais émarge à l'inventaire du patrimoine architectural. A l'arrière, nous allons construire un vrai chai technique ultramoderne qui présentera quelques jolies innovations. Il sera relié par des passerelles à l'ancienne gare. L'idée est de faire de l'ensemble une vitrine pour Gudule et un vrai pôle oenotouristique. Avec une boutique, des salles de réunion avec accès au chai pour des séminaires et des cours d'oenologie et une partie horeca dans la partie droite de la gare. Nous hésitons encore entre bar à vin et restaurant gastronomique. Si tout se déroule normalement, on déménagera l'an prochain." Evidemment, les vins produits, vu les assemblages hétéroclites qui mélangent des cépages issus de régions différentes, n'ont droit à aucune appellation. Ils vont quand même dans quelques années recevoir une touche belge. En effet, Didier Hanin s'est porté acquéreur à l'automne dernier du Clos Bois Marie à Huy. C'est le plus ancien vignoble en activité en Wallonie dont les vignes ont été plantées dans les années 1960 par Charles Legot. Un domaine pentu, orienté plein sud et avec la Meuse à ses pieds. Sous les conseils de Pascal Lenzi, Didier Hanin a entrepris de restructurer un vignoble mal entretenu et riche de sept cépages sur 30 ares. "Le plan est d'arriver à un domaine de 2.500 pieds ne produisant que du rouge dans les quatre à cinq ans, conclut Thierry Lejeune. Avec conversion en bio. Le pinot noir est partant certain. On va y essayer de la syrah via la technique du surgreffage. Cent pieds pour commencer. D'après Pascal, le risque est limité vu la situation du vignoble. Au pire, dit-il, la syrah nous offrira un magnifique rosé..." A terme, le Clos Bois Marie pourrait fournir deux à trois tonnes de raisin à Gudule. Pas de quoi révolutionner le modèle. A moins qu'une cuvée 100% belge ne voie le jour...