Interrogé sur la différence entre la télévision (nouveau média à l'époque) et le cinéma, le réalisateur Jean-Luc Godard avait eu cette réponse merveilleuse : " Pour regarder la télévision, on baisse la tête, mais avec le cinéma, on la lève ". Pour les réseaux sociaux, requalifiés de réseaux antisociaux par The Economist, c'est un peu la même chose. " Nous marchons tête baissée, collés à notre téléphone portable et multi-usages. Dans un ascenseur, plus personne ne lève le nez ", constate l'excellent Bill Bonner, fondateur de plusieurs lettres d'informations financières.

Alors que nous vivons la plus grande crise depuis 1929, une partie de la population poste des photos de son chat et des descriptions de son dernier dîner avec ses amis.

Faites une pause et constatez-le par vous-même... Le GPS intégré dans nos smartphones nous dit où aller. Les actualités de nos réseaux sociaux et leurs opinions à la va-vite nous disent ce qu'il faut penser. Les applis diététiques nous disent quoi manger. Et les applis santé nous poussent à effectuer le nombre de pas nécessaires chaque jour. Bref, les réseaux sociaux sont devenus pour nombre de personnes un substitut de vie réelle. Je suis comme Bill Bonner, je ne regarde jamais la télévision, et à part lire des articles sur mon smartphone, je ne suis pas sur Facebook. Les plus ironiques diront que je parle donc avec science de ce que je ne connais pas. Mais comme Bill Bonner, j'aurai beau jeu de dire que " je parle avec une autorité appropriée au média en question - c'est-à-dire avec une totale ignorance ".

En fait, la question qui gêne est la suivante : à quoi servent ces réseaux sociaux ? Le seul constat indéniable est qu'une majorité de personnes passent une bonne partie de leur vie sur leur smartphone et les réseaux sociaux. Les cinq plus grosses valeurs technologiques américaines pèsent aujourd'hui 4.000 milliards de dollars. D'où vient cette valeur démentielle ? En partie de nos données personnelles et de notre bien le plus précieux : notre temps. Mais cette nouvelle économie qui a volé notre attention, qu'a-t-elle fait en retour ? Notre taux de croissance a-t-il décollé ? Non. Bien au contraire, il a baissé et n'a pas encore retrouvé son niveau d'avant crise. Et selon de nombreux autres critères, nous serions même plus pauvres qu'avant la crise de 2008. Et c'est la thèse de Bill Bonner : qu'ont fait les autorités depuis l'éclatement de la crise ? Elles ont baissé artificiellement les taux d'intérêt pour nous faire consommer. Et pour être certaines que nous obéissions aux ordres, nos autorités monétaires et gouvernementales ont pénalisé notre épargne avec des taux négatifs. En d'autres termes, les banques centrales des pays occidentaux ont fourni le pain - des taux proches de 0 %, voire négatifs - et les Facebook, Twitter, Netflix, etc. ont fourni les... jeux. Oui, vous avez bien lu : des jeux. Alors que nous vivons la plus grande crise depuis 1929, une partie de la population poste des photos de son chat et des descriptions de son dernier dîner avec ses amis.

A ce propos, Mark Zuckerberg, l'homme aux 2,1 milliards d'amis, a découvert la semaine dernière que Tim Cook, le patron d'Apple, n'était pas le sien. Interrogé sur les déboires de Facebook, il a simplement répondu que ce genre de déconvenue ne pourrait pas se produire chez Apple. Plus confraternel, tu meurs ! Par ailleurs, l'éditorialiste du New York Post a aussi découvert que Facebook n'était pas dirigé par des adultes. La raison ? Les adultes assument la responsabilité de leurs actions. Les adultes n'envoient pas un haut gradé s'expliquer à leur place devant des députés britanniques. Conclusion : Mark Zuckerberg et sa numéro 2 Sheryl Sandberg ont prouvé qu'ils pouvaient gagner beaucoup d'argent y compris et surtout pour eux-mêmes. Mais ils viennent de démontrer qu'ils n'ont pas l'étoffe des grands leaders. A l'instar de Bill Bonner, et après un lundi de Pâques, terminons ce petit coup de gueule sous la forme d'un sermon : " O Nouvelle Technologie. Salvator Mundi. Nous te donnons notre temps. Notre argent. Et nos enfants. Laudate Dominum omnes gentes. Alléluia ". Merci à Bill pour ce copyright.